« SI JE TRAVAILLAIS ACTUELLEMENT POUR L’ASSURANCE CHOMAGE

JE M’INQUIETERAIS POUR MA JOB »

 

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MICHELINE LETENDRE

 

 

Isidore Grao

www.lavoixdecartier.com

 

 

Interview de Mme Micheline Letendre

Vendredi 19 octobre 2012

 

Le 30 octobre 2012

 

 

Liminaire

 

Dans le scandale sur le dossier de la mise en application en 1998 de l’Entente de Principe sur le marché de l’emploi et les  transferts des fonctionnaires de la DRHC, nous vous avons donné l’approche de Mme Dominique Pérès, aujourd’hui nous allons vous faire connaître un nouveau témoignage de ce dossier. Il s’agit en l’occurrence de celui de Mme Micheline Letendre, une des deux pétitionnaires dont les arguments furent soumis à l’Assemblée Nationale du Québec, le vendredi 7 juin 2002, par le Député Yvon Vallières. Un document édifiant !

 

 

IG : Bonjour Mme Letendre. Dans le scandale lié à l’Entente de principe sur le marché de l’emploi signé en 1997 entre les Premiers Ministres du Canada et du Québec, on peut dire que vous avez partiellement obtenu réparation. Mais rappelons sommairement le dossier. En 1996 les deux premiers Ministres en signant l’Entente s’engageaient formellement sur l’équivalence des situations professionnelles offertes au Québec pour les 1084 salariés de la DRHC. Or dans les faits et dès le début du transfert on constate que le Québec ne souhaitait pas honorer sa signature puisque seuls 543 des transférés sur les 1084 se virent offrir en décembre 1997 cette équivalence soit la moitié d’entre eux. Par la suite et pour apaiser les esprits surchauffés, la Ministre Harel mit en place un comité paritaire et subitement par le jeu des grilles de transposition d’emploi élaborées par le Conseil du Trésor le pourcentage de 50 % atteignit 72 %. C’est donc, in fine, 28 % des transférés (soit 300 salariés) qui au printemps 1999 furent lésés par une dégradation professionnelle.

Etes-vous d’accord sur cette analyse sommaire du dossier ?

 

ML : Oui car cela reflète bien ce qui s’est passé. Il n’y avait aucune intention de reconnaître la valeur professionnelle des travailleurs  fédéraux, dès le départ. Nous avons eu, ma collègue Pierrette Guillemette et moi  à cette période une conversation avec M. Alain De Roy qui était alors Sous-ministre à Emploi Québec (nous étions deux à cette entrevue téléphonique, ma collègue et moi) et qui nous a dit : «Ecoutez on ne peut pas nommer tous ces gens là professionnels, imaginez que tous les techniciens vont vouloir avoir le même statut». C’était suffisamment clair !

 

IG : Donc leur justification se basait sur le travail des employés québécois !

 

ML : Oui car ils pensaient, à tort, que leurs techniciens faisaient la même job que nous au fédéral. Et d’ajouter : «Si on vous met professionnels, vos collègues, ceux qui étaient techniciens au provincial vont vouloir avoir le même statut  et il y aura une question de couts ». Par ailleurs, il y avait aussi une question de travail, car je maintiens que les techniciens québécois ne faisaient pas la même chose que nous ! Par exemple nous faisions au fédéral du counselling et des tests  psychotechniques d’orientation, moi je n’ai jamais vu au provincial les techniciens faire la même chose. Eux faisaient de l’évaluation de besoins comme nos subordonnés, les PM1 à la DRHC.

 

IG : Quel a été, à votre avis, le degré de transparence de ce comité paritaire ?

 

ML : Il n’y a eu aucune transparence dans ce comité paritaire, absolument aucune, bien que nous ayons pris le soin préalablement d’alerter à ce sujet, M. Jean Chevrier, au Comité concernant le classement d’employés de DRHC, par lettre en date du 11 décembre 1998 (lettre restée sans réponse!).

Comme je travaillais à Québec à compter du printemps 2000,  j’avais des contacts avec les Ressources humaines et une personne de ce service, dont le rôle était de faire l’analyse de nos fiches repères, m’a avoué que jamais aucune analyse des fiches n’avait été réalisée. Ils ont fait un traitement massif de ces fiches, se sont focalisés sur un ou deux pourcentages de spécificité décrite sur cette fiche pour statuer définitivement de notre sort, en nous déclarant «technicien» sans même regarder l’ensemble des tâches réalisées.

 

IG : Vous faîtes donc allusion aux fameuses fiches repères que les salariés ont du compléter pour ce comité paritaire ?

 

ML : Entre autres. Sur ces fiches, il y aurait beaucoup de choses à dire, et en particulier que les salariés, en les complétant,

- Devaient obligatoirement se référer à un seul  des emplois repères, celui le plus près du leur.

- Pouvaient ajouter des observations sur leurs fonctions au fédéral. Mais en réalité, on leur a déconseillé d’ajouter des commentaires à la description de l’emploi repère, au motif qu’il s’agissait là d’une première étape et que d’autres étapes ultérieures viendraient pour préciser la spécificité de la fonction exercée. Ils ont donc fait confiance. Mais quand ils ont voulu intervenir c’était disait-on, trop tard : le processus trop avancé et leur cas réglés !

Mais, en fait, elles n’ont jamais été lues. La sélection se faisait uniquement sur un critère ! On ne regardait qu’un seul pourcentage, celui consacré au service aux individus, et automatiquement, on était classifié technicien, même si nous étions «PM2. Agent de projet » au fédéral, ils ne regardaient pas ça ! Je ne crois pas d’ailleurs qu’une fiche spécifique aux agents de projet existait. 

 

IG : Effectivement parmi ces 7 fiches repères proposées qui a priori devaient correspondre à un niveau d’emploi bien défini ; il manquait une huitième, celle relative à la fonction de conseiller en emploi, non ?

 

ML : Eux considéraient que c’était du pareil au même, mais ils n’ont jamais analysé les fiches.

 

IG : Mais pourtant toutes ces fiches ont été élaborées par le Conseil du Trésor, non ?

 

ML : Oui elles avaient été élaborées en collaboration entre le syndicat fédéral AFPC (l’Alliance de la Fonction Publique du Canada), le conseil du Trésor et le Ministère de l’Emploi.

 

IG : Donc il faut admettre que les membres du syndicat ne connaissaient pas le travail des emplois du fédéral ?

 

ML : Absolument pas. Par exemple un des deux syndicalistes du comité paritaire  M. René Coupal, venait de l’Assurance chômage et ne connaissait rien à l’Emploi de la DRHC et encore moins des conseillers en emploi. Donc dès le départ de ce comité ce monsieur partait avec un préjugé défavorable pour les conseillers en emploi.

 

IG : Et pourtant le syndicat AFPC en janvier 1998 a demandé à un cabinet d’experts en ressources humaines, le cabinet Deschênes de Québec d’analyser toutes les fonctions occupées au fédéral et s’agissant des conseillers en emploi il a bien conclu que cet emploi relevait du niveau d’emploi d’attaché d’administration donc de professionnel ?

Nous venons donc de parler des fiches repères relatives au comité paritaire de mars 1998 qui a mis près d’un an pour «survoler les 500 cas litigieux ». 

 

ML : Oui théoriquement c’est ce syndicat qui aurait du nous représenter, mais là aussi nous n’avons pas été très bien représentés. En fait de ce que je pense c’est qu’il a du y avoir une sorte de négociation. Les fiches repères n’ont jamais été analysées, ça c’est clair et cela m’a été confirmé par une personne du comté de l’employeur. M. Coupal s’est montré intransigeant dans cette négociation ! Or selon le regretté journaliste Michel Vastel dans son article «Imbroglio juridico syndical à Emploi Québec du 29/10/1999» ce même Coupal, vice-président national de l’AFPC déclarait alors : «Les fonctionnaires fédéraux sont arrivés avec leurs activités et leurs programmes, mais le Québec n’a pas voulu utiliser leur expertise. C’est pour cela que ça ne marche pas !»

 

IG : Après ce comité paritaire, plus ou moins illégal, certains salariés décidèrent de réagir. La grande majorité d’entre eux, en empruntant la voie judiciaire (à l’instar de Mme Dominique Pérès) et d’autres, comme vous, préférèrent la voie politique. Qu’est-ce qui vous fit opter pour cette voie ?

 

ML : J’ai un ami au tribunal administratif du Québec qui à l’époque me recommandait bien de pas entamer de poursuite judiciaire contre le Conseil du Trésor. «Comme il s’agissait d’un dossier qui pouvait créer une jurisprudence, les gouvernants n’hésiteront pas à aller jusqu’à la Cour Suprême » disait-il. Cet ami me disait que la seule voix qui pouvait me donner gain de cause, était la voie politique. Ainsi on a contacté le Sous-ministre de l’époque, puis notre député. On a tenté tout ce que l’on pouvait de ce côté là. On a même obtenu la collaboration du député du comté voisin afin de pouvoir déposer une pétition à l’Assemblée Nationale. Il s’agit là des premières mesures que nous avons prises avant la rencontre avec la Ministre, Mme Agnès Maltais. Cette rencontre eut lieu peu de temps après le 7 juin 2002 date à laquelle notre pétition fut examinée à l’Assemblée Nationale du Québec.

 

IG : S’agissant de politique, à votre avis, comment doit-on interpréter cette phrase de l’ancien Premier Ministre Jacques Parizeau, qui lors de la présentation de son dernier ouvrage «Le Québec, hier aujourd’hui et demain» en novembre 2009 répondit ainsi au journaliste qui l’interrogeait : «Oui j’ai commis des erreurs politiques, par exemple, celle d’avoir promis une job équivalente aux transférés du fédéral». Qu’entendait-il par erreur, à votre avis ? Est-ce par rapport au principe de l’équilibre budgétaire ? Ou, pour avoir fait une promesse qui ne serait pas tenue ?

 

ML : Moi je pense qu’il était possiblement de bonne foi au départ. Mais dans la négociation, le fédéral ne voulait pas que ce transfert lui coûte trop cher et qu’il a laissé faire le Québec. Car le fédéral avait pris des engagements au sujet des salaires des salariés transférés. Mais j’ai l’impression que le Québec a décidé trop vite ce transfert car il n’était pas au courant de ce que faisaient véritablement les employés au fédéral ou du moins, avait une très légère connaissance de nos emplois.

 

IG : Et pourtant, au départ, et au fédéral, il n’y a aucune décision de transfert d’office  du service. Le Ministre de la DRHC, M. Pettigrew propose aux provinces qui le souhaitent un transfert. Donc le Québec aurait du apprécier, a priori, s’il avait les moyens financiers de sa politique pour solliciter le transfert de 1084 fonctionnaires, et non pas faire l’inverse, non ?

 

ML : Oui ce fut des choix idéologiques et certainement pas des choix économiques qui prévalurent à la prise de décision.

 

IG : Il n’empêche que la décision idéologique eut des répercussions malheureuses sur la vie de 300 personnes ! Et quand vous pensez que Mme Pauline Marois souhaite maintenant rapatrier l’Assurance chômage au Québec ! Ne croyez-vous pas que les futurs transférés vont au devant de grandes difficultés ?

 

ML : Il est certain que si je travaillais actuellement pour l’Assurance chômage, je serai bien inquiète pour ma job ! Car les transferts au provincial, ce n’est jamais super beau. Je ne connais personne qui à la suite  de précédents transferts du fédéral au Québec, ait été ensuite heureux de la manière dont cette  «mutation» s’était déroulée. Au Québec, on ne regarde pas si on est capable financièrement d’assumer ce rapatriement. C’est plus idéologique qu’économique que les décisions sont prises.

 Je me souviens aussi d’une rencontre que nous avions eu pour préparer ce transfert et quelqu’un de la réunion avait déclaré : «On pourrait faire en même temps que le transfert de l’emploi celui de l’Assurance chômage afin de démontrer que l’on est capable !». En fait ils n’ont même pas été capables d’assumer à bien le transfert du marché de l’emploi ! Or l’Assurance chômage est un dossier encore plus important que celui de l’emploi ! Mais que voulez-vous ils ont cette prétention là !

 

IG : A priori, on aurait pu penser que les tribunaux Québécois rendraient la Justice, mais dans les faits ce ne fut pas le cas ! Car hormis un recours devant la Cour Suprême, il semblait vain d’espérer un résultat positif des tribunaux d’ordre inférieur ! En effet il est difficile pour ne pas dire utopique qu’une Cour Supérieure puisse s’ingérer dans les prérogatives de la puissance d’Etat (dixit l’incident qui s’est déroulé devant la juge Marie Christine Laberge en Cour Supérieure de Montréal en 2005 !). Ce qui fut le cas de la Cour d’Appel de Montréal en 2007 qui déclara in fine de son arrêt : «Que ce dossier n’aurait jamais du emprunter les voies judiciaires mais être soumis à la négociation des organisations représentatives», mais que faire quand ces dites organisations ne veulent pas assumer leurs responsabilités ! Sic ! Réponse : au Québec, rien ! Ainsi force est de constater que ce dossier ne fut jamais traité dans le fond mais uniquement dans la forme. Etes-vous d’accord avec cette analyse ?

 

ML : Je suis entièrement d’accord et c’est le fond du dossier. Dans ce dossier il n’y a jamais eu une Cour qui s’est penchée sur le fond du problème. Les responsables du Conseil du Trésor ont toujours soulevé des arguments pour éviter que ce dossier ne soit étudié sur le fond. Ils sont toujours restés sur des détails de droit, mais ce n’est pas de la Justice. Ici au Québec on ne fait pas de la Justice mais on reste sur le droit parce qu’on n’est pas capable d’affronter les conséquences.

 

IG : Effectivement cela demeure une virtuelle menace. Un peu plus haut je faisais allusion à l’incident de la Cour Supérieure de Montréal en 2005 dans laquelle la Juge M.C Laberge excédée par le comportement des avocats des 3 parties adverses avait menacé : «Si vous ne changez pas de comportement, nous irons au fond de ce dossier». Inutile de préciser que tout se régla immédiatement mais que le fond ne fut jamais évoqué. C’était aussi l’aveu (et pas n’importe lequel !) d’une Juge que ce dossier fut très bien piloté ! On craignait la création d’une nouvelle jurisprudence.

 

ML : Oui mais à l’heure où nous parlons, ce dossier n’a jamais été jugé, non plus .C’est un dossier qui n’a jamais été réglé et pour lequel on a continué à faire du droit au détriment de faire la Justice. Je trouve que cela est tellement frustrant pour les citoyens qui font encore confiance à la Justice, mais c’est comme cela au Québec, malheureusement ! Je crois d’ailleurs que de nombreux Québécois sont d’accord avec moi.

 

IG : Vous avez empruntée la voie politique grâce au député Yvon Vallières qui a pu ainsi déposer en votre nom et à celui de votre collègue Pierrette Guillemette une pétition auprès de l’Assemblée Nationale le vendredi 7 juin 2002. Le texte de cette pétition qui apparaît comme un véritable réquisitoire contre le Gouvernement fut néanmoins accepté en l’état par l’Assemblée Nationale.

Que se passa-t-il ensuite ?

 

ML : Comment savez-vous cela ?

 

IG : Parce que votre pétition figure en toutes lettres dans le Journal des débats parlementaires du Québec en date du 7 juin 2002.

 

ML : C’est donc après cela que nous avons eu une audience auprès de la Ministre Agnès Maltais grâce aussi à l’intervention de l’adjointe (Mme Madeleine Lebeau) de notre Député de comté et Ministre de l’Agriculture à l’époque, M. Jacques Baril.

Les dates maintenant, je n’en suis plus très certaine. Mais, je sais que j’ai eu une nomination de professionnelle en décembre 2002, mais celle-ci sans effet rétroactif car comme le précisait la lettre de promotion signée par M. Martin East : «Lors de notre dernière rencontre, Mme Sylvain et moi-même vous avions présenté le contexte ainsi que les conditions entourant votre promotion».

 Donc tout s’est déroulé très vite après le dépôt de cette pétition. Si mes souvenirs sont exacts, nous avons rencontré Mme Maltais en fin octobre 2002. J’ai toujours pensé que le dépôt de cette pétition avait créé beaucoup de mouvements. Je pense que ce mouvement rendait de plus en plus la position des politiques inconfortables car cela devenait plus public. On avait bien essayé d’avoir de la publicité par l’intervention de quelques journalistes de Québec, mais ceux-ci se sont montrés frileux à notre égard, et pour ne pas perdre leurs privilèges, n’ont pas voulu mettre le gouvernement dans «l’eau chaude.» Effectivement c’est à cette époque que l’on a senti que les choses bougeaient  pour nous.

 

IG : Donc Mme Maltais vous reçoit. Et que vous dit-elle ?

 

ML : On a expliqué notre affaire à Mme Maltais. Elle a compris très rapidement le dossier et s’est exclamée : «Ce dossier n’a pas d’allure ». Elle s’est montrée très surprise de la manière dont nous avions été traitées et l’affaire s’était déroulée. On a eu ce jour là une bonne oreille à notre cause. Elle au moins a compris à quel point cela pouvait être dramatique pour une carrière professionnelle ce qui venait de se dérouler, financièrement cela avait des impacts jusqu’à la retraite. Et j’ai aussi expliqué à la Ministre que : «A la fin de mes études j’ai passé des concours pour un emploi et j’avais été reçue à celui de «Emploi Québec». Mais je l’ai refusé car j’avais trouvé mieux ailleurs ! Mais les aléas de la vie me font retrouver au final dans ce ministère et pour finir vivre ce que je vis aujourd’hui je ne trouve pas ça drôle.

Mme Maltais a donc été surprise de ce dossier. Quelques semaines après l’entrevue, mon patron vient me voir pour m’annoncer qu’il avait reçu une lettre qui émanait de Mme Maltais dans laquelle elle enjoignait le Directeur des ressources humaines du ministère de l’époque, de trouver une façon de régler les quatre cas litigieux (dont le nôtre !), qui avaient été portés à sa connaissance. Nous avons été invitées à passer le concours pour devenir professionnel avant la rencontre avec Mme Maltais, déjà, je crois que sans que nous le sachions, il s'était passé quelque chose en coulisse, mais je n'ai jamais pu savoir.

Quelques semaines après cette lettre j’ai eu une offre pour devenir professionnelle. Mais avec un petit problème c’est que cette nomination ne prenait pas en compte rétroactivement les 5 ans, à compter du 1er avril 1998. Pendant 5 ans ma carrière avait été donc gelée. Mais de cela ils n’ont pas voulu reconnaître, car cela aurait pu laisser une trace. Cela aurait fait une nomination qui avait des caractéristiques particulières. C’est ainsi que l’affaire s’est terminée pour moi.

 

 

IG : Vous avez fait allusion à un concours dans lequel vous avez été classée. Que pouvez-vous dire des conditions et des modalités dans lesquelles se sont déroulées les épreuves du fameux concours qui aurait servi à régulariser certaines situations litigieuses et qui semble devenir la pierre tournante du dossier ?

 

ML : Ce fut un grand concours. Mais les concours du provincial sont assez particuliers, ils ne mesurent pas les capacités à faire un travail spécifique, car il n’y a jamais rien de relier de l’un à l’autre. Personnellement moi j’ai trouvé que cela n’avait pas de rapports avec le travail. Mais la particularité du provincial c’est qu’à partir du moment où tu passes le concours et si tu le réussis tu figures alors sur une liste d’attente. Le responsable du service peut choisir n’importe qui sur cette liste dont la validité est de quatre ans, que tu sois le premier ou le dernier inscrit. Ils choisissent ceux qu’ils veulent en général.

 

IG : Drôle de conception ! Donc ce n’est pas un concours ! Dans le meilleur des cas un examen ! En France ce n’est pas ainsi que cela fonctionne. Les lauréats sont nommés au fur et à mesure du classement des lauréats.

 

ML : De même qu’au fédéral mais pas au Québec ! Je vous dirais même plus ! A un moment donné de ma carrière j’étais sur un poste qui ne me plaisait pas ! J’ai contacté mon ancien patron et lui ai demandé s’il n’avait pas besoin de quelqu’un. Il me répond qu’il aimerait bien, que je revienne travailler avec lui mais me dit-il il faudra faire un concours. Ils ont fait un concours avec des exigences spécifiques qui correspondaient à mon CV. J’ai donc postulé et je l’ai eu.

 

IG : Incroyable !

 

ML : Je vous dirais qu’au provincial c’est comme cela que ça fonctionne ! Au fédéral ce n’est pas pareille c’est un vrai concours et pas un examen avec un jury, des listes numérotées, les réponses sont évaluées. C’est très rigoureux au fédéral. Au provincial ce n’est pas ainsi et le dernier classé peut obtenir le poste avant le premier.

 

IG : Le problème dans tout cela c’est que l’avocat de la cause des PM2 sachant certainement tout cela a fortement déconseillé à ses clients de se présenter à ce concours, craignant, compte tenu du contexte, un fort risque de manipulation des listes.

 

ML : Moi j’ai vu cet avocat en fonction lors de la séance de la commission de la fonction publique en 2000. Il ne m’a pas semblé très au fait des règles de la fonction publique du Québec.

 

IG : Donc vous avez été lauréate de ce «concours». Vous devez vous estimer satisfaite d’avoir obtenu satisfaction et finalement l’équivalence de votre situation administrative du fédéral ?

 

ML : Oui partiellement seulement car je n’ai jamais récupéré tout ce que le transfert m’a fait perdre à compter du 1er avril 1998 jusqu’en avril 2003 qui est la date de ma nomination. Donc j’ai perdu financièrement tout ce laps de temps, près de cinq ans ! Sans compter les conséquences sur ma retraite actuelle. J’en paie les conséquences. D’autant que je n’ai jamais cessé de faire un travail de professionnelle et non de technicien car j’ai continué à occuper le même poste et la même fonction avant et après ma nomination.

 

IG : J’ai l’impression que le MESS avait trouvé là un moyen de faire des économies sur les salaires de ses employés! Car pour Mme Pérès ce fut le même cas. Pendant douze ans elle a occupé à titre d’intérimaire un emploi de coordonateur de formation donc de professionnel et en ne bénéficiant que d’un supplément de 5 % mensuel (qui ne comptait pas pour le calcul de la retraite), alors que les textes de la fonction publique Québécoise indiquent bien qu’un agent qui occupe pendant plus de cinq ans un emploi d’intérimaire peut être nommé, sans examen, à ce grade. Au Conseil du trésor il existe d’ailleurs un service spécifique pour ce faire.

 

ML : Au Québec la grande majorité des coordonnateurs en formation ont été nommés professionnels, dès le transfert. Je connais par contre deux cas qui n’ont pas été promus, celui de Drummonville et celui de Mme Pérès. A ma connaissance ils ont tous été nommés professionnels. Mais il existe  aussi d’autres cas très surprenants. Ainsi à Trois-Rivières tous ceux qui le pouvaient ont été nommés professionnels. En fait je suppose que ces bureaux avaient un représentant syndical qui connaissait le fameux pourcentage à inscrire dans les fiches repères et il a du passer le mot à tous ceux qu’il représentait. Pour revenir au cas de Mme Pérès je ne sais pas comment ils peuvent justifier ne pas l’avoir nommée professionnelle après cinq ans !

 

IG : Il semblerait que les opérations de transfert se soient déroulées en même temps dans toutes les provinces ?

 

ML : Non, pas en même temps, le Québec fut la première province à intervenir dans ce dossier. A l’heure actuelle je crois savoir que toutes les provinces n’ont pas transférées encore le service du marché de l’emploi.

 

IG : Quelle fut ensuite le déroulement de votre carrière, après mars 2003 ? Etiez-vous dans un CLE à Québec ?

 

ML : Non car je trouvais le travail dans un CLE (Centre Local d’Emploi) assez déprimant. J’étais à Québec à Emploi Québec, à la direction du ministère et à la direction  du pilotage opérationnelle et des systèmes informatiques. Pas longtemps après je suis partie au Secrétariat du Conseil du Trésor. Par la suite je suis revenue au MESS, au bureau du projet SAGIR. Et à la fin de ce projet j’ai quitté le MESS, pour le ministère du développement économique.

 

 

ML : Pour moi ce fut un cauchemar. Mais, j’ai réussi à mettre de coté toutes ces histoires là de transfert quand j’ai travaillé en informatique parce que là, j’ai eu un très bon patron. Mais quand je regarde en arrière, ce transfert est la pire chose de ma carrière qui me soit arrivée et je considère qu’on a été traitée très injustement. C’est une très grande injustice que l’on va ruminer le restant de nos jours. Et depuis ce temps là je peux ajouter autre chose. J’ai été indépendantiste très convaincue et quand j’ai vu comment le gouvernement du Parti Québécois nous traitait, alors qu’il se permettait de donner des grandes leçons de morale aux libéraux et qu’ils n’étaient pas plus capables de justice que cela, cela m’a choqué énormément. Je me suis dit : «Je n’en veux pas d’un pays comme cela ! ». On nous disait que le parti Québécois ne faisait pas la même politique que les libéraux, et bien c’est faux ! Ils font de la politique de la même manière. Moi je fus une grande indépendantiste à l’époque de René Levesque, de M. Jacques Parizeau, de tous ces hommes que je respecte. Mais à partir d’un certain moment ce charme s’est cassé et le PQ est devenu un parti comme n’importe quel autre ! Je ne suis plus péquiste, plus du tout !

 

IG : Et maintenant, retraitée avez-vous des projets ?

 

ML : Oui j’ai des projets d’ordre privé. Je vis bien ma retraite mais je ne travaillerais plus pour le gouvernement du Québec. Ca vous pouvez être certain. J’en garde un goût amer de ce passage là. Parce qu’outre ce transfert déplorable j’ai vu plein de choses qui m’ont choquées. Je ne veux plus en entendre parler. Moi je suis très fière parce que  ma principale pension je la reçois du fédéral et de ce fait, je me sens plus en sécurité à cause de cela.

 

IG : Je vois que vous avez surpassé tous ces évènements avec beaucoup de maîtrise.

 

ML : Effectivement dans une affaire comme celle-là si vous êtes toute seule ce n’est pas facile à vivre. Moi j’ai eu la chance d’avoir une collègue Pierrette Guillemette et nous sommes beaucoup soutenues, mais il n’empêche qu’il fallait être très déterminée pour combattre dans ce contexte là.