COMMANDANT  ROBERT  PICHÉ

DE L’ABSOLU AU  RELATIF  D’UN  PILOTE  QUEBECOIS

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Isidore Grao

Le 23 Mars 2012

www.lavoixdecartier.com

 

 

Interview du Commandant Robert Piché le 23 Février 2012

 

 

IG : Bonjour Commandant Robert Piché. C’est un honneur pour le journal électronique « La voix de cartier » que d’avoir bien voulu lui accorder la présente interview, faite par un correspondant de presse français passionné d’aviation.

A lire votre biographie, j’avoue avoir rencontré certaines difficultés pour trouver un titre à cette entrevue, tant votre personnalité est extraordinaire. Ce fut tout d’abord « Grandeurs et servitudes d’un pilote Québécois ».

 

RP : Ce serait effectivement un bon titre, à réfléchir. Je donne beaucoup de conférences dans les corporations et le titre de ma conférence est celui-ci : « Quand l’impossible devient réalité ». Quelque part cela rejoint un peu votre titre.

 

IG : Finalement j’ai choisi « de l’absolu au relatif d’un pilote québécois ».

 

RP : Oui celui-ci conviendrait aussi car il faut bien reconnaître qu’un pilote qui aurait mon parcours ne doit pas être légion, et qui malgré tout serait rendu au fait de sa carrière, qui continue à piloter des gros engins comme des airbus A 330, qui se promène  à travers la planète. C’est un peu atypique comme parcours mais c’est le mien.

 

IG : Oui, mais le premier titre « Grandeurs et servitudes d’un pilote Québécois », me semblait un peu fade. Puis ce fut « Un aventurier des temps modernes ».

 

RP : Oui, mais pour moi, ainsi que pour la majorité des Québécois, l’aventure c’est surtout aller vers l’inconnu. Un aventurier ? Pourquoi pas ? Mais quand il vous arrive, tout ce qui s’est produit dans ma vie on ne pense pas au début qu’il s’agisse d’une aventure, car les éléments sont présents et on les subit bien. On fait ce qui nous attire dans la vie, on fait ce pourquoi on pense posséder les qualités requises et qu’on espère performer. Après coup on peut dire c’est un aventurier il aime  côtoyer l’aventure. Mais dans le déroulement de l’action on n’imagine pas que cela pourrait se révéler être une aventure.

 

IG : Mais sur le qualificatif d’aventurier, j’ai hésité longuement. Je me disais que ce mot pouvait présenter des facettes péjoratives au Québec. Les mots en France n’ont pas toujours la même signification qu’en Québécois !  Pour nous français quand on parle d’aventurier, on pense à Robin des bois, Mandrin, donc quelqu’un  hors du commun, qui s’est peut être écarté de la légalité mais dans un but noble, celui de rétablir une certaine injustice. Mais ce peut être aussi le titre d’un film du cinéaste Claude Lelouch dans « l’Aventure, c’est l’aventure ».

 

RP : Quand on vient au monde et qu’on est élevé d’une certaine manière on est comme porté pour aller voir plus loin. Moi, ce qui m’a révélé l’aviation, c’est le souvenir surtout que quand j’étais un petit gamin de cinq ou six ans, j’essayais d’imaginer un autre gamin du même âge qui était à l’autre bout de la terre. Il aurait besoin de vivre comme moi, aurait besoin de manger, de boire, de dormir de s’amuser, de grandir comme moi mais dans un environnement complètement différend. Je pensais alors qu’un jour si la possibilité m’était accordée pouvoir rencontrer ce petit gamin de mon âge et voir ce qu’il faisait de beau. Quelquefois cette curiosité de gamin m’a amené à l’aventure, si toutefois cette curiosité peut être définie comme l’aventure Mais peut être que oui !

 

IG : Comment vous est venue cette vocation, et peut être même plus, votre passion du pilotage ? Est-ce le fait d’avoir grandi à Mont-Joli, qui est une base d’aviation si je ne trompe pas ?

 

RP : Oui c’était une base d’aviation du temps de la guerre, qui a gardé sa vocation de base civile après la guerre. Nous habitions très près de l’aéroport. Ma mère m’a conté cette anecdote souvent : lorsque je m’amusais avec les copains dans la rue et que je voyais un avion décoller ou atterrir, j’arrêtais de jouer. J’étais le seul gamin du groupe à s’arrêter de jouer. Je regardais le vol de cet avion d’un air intéressé et je me demandais comment deux personnes pouvaient s’asseoir dans un poste de pilotage et faire voler l’avion ? Je pense que c’est la synergie de toutes ces questions qui m’a amenée à l’aviation. Pour un gamin ce qui est important c’est d’assumer une passion ou d’assouvir un rêve. Je pense que c’est même le début d’un rêve, c’est quelque chose qui te frappe qui t’intrigue, qui te rend curieux. Et lorsque tu arrives à obtenir plus de possibilités dans cette direction, tu vas focaliser là dessus, et tu deviens alors ce que tu as rêvé d’être dans la jeunesse.

 

IG : Le temps passe. A 23 ans vous voilà devenu pilote chez Québécair.

 

RP : Et oui dans ce temps là c’était la principale compagnie aérienne francophone au Québec où l’on parlait le français et où la langue principale était le français. C’est toute une opportunité que de pouvoir travailler dans sa langue maternelle quand j’ai eu 23 ans !

 

IG : Quand on entend parler de Québécair on ne peut s’empêcher de penser à une chanson d’un de vos compatriotes, Robert Charlebois, avec sa chanson « Lindbergh ».

 

RP : C’est un peu de cela qu’il s’est inspiré. Robert Charlebois a toujours été un grand défenseur de la langue française surtout Québécoise. C’est de cette compagnie qu’il s’est inspiré pour écrire cette chanson.

 

IG : Il s’est tellement bien inspiré que l’on dirait à un certain moment de la chanson entendre le bruit de turboréacteurs d’avion.

 

RP : Et surtout pour cette chanson il était accompagné de Louise Forestier qui sait très bien imiter le bruit des turboréacteurs.

 

IG : Et chez Québécair, quels types d’appareils pilotiez-vous ?

 

RP : J’ai commencé avec des vieux rafiots « Convair 580 » et puis j’ai terminé avec le Boeing 737 nouvelle génération. C’était un avion flambant neuf dans le temps, de la firme Boeing à Seattle.

 

IG : Pourquoi devenir pilote de l’aviation civile et non pas « pilote de brousse » quand on sait que les grandes étendues du Canada se prêtent naturellement à cette vocation ?

 

RP : Oui mais moi ce que je voulais voir, c’était ce qu’était devenu le petit gamin de mon âge, à l’autre extrémité du monde. J’avais surtout cette vocation pour voyager. Quand on devient pilote de brousse au Québec, on ne voyage pas tellement, essentiellement dans la couronne nord du Québec, et c’est pour cela que je suis allé du coté civil/passager pour pouvoir assouvir ce rêve de jeunesse.

 

IG : En 1981, surviennent de graves problèmes économiques chez Québécair. Vous vous retrouvé alors licencié avec d’autres collègues  et c’est là que vous sombrez dans une période difficile de votre vie. Celle-ci va  vous valoir 16 mois d’incarcération dans une prison  du sud des Etats-Unis, et ce, pour transport de drogues. Ceci peut expliquer cela ! Comment avez-vous traversé cette épreuve ?

 

RP : Il faut dire que je n’étais pas le seul licencié. Quand on s’est fait licencier à Québécair, il s’agissait de la première grosse crise pétrolière de tous les temps. Celle-ci a gravement  touché l’aviation. On s’est retrouvé sans travail et sans aucune perspective de réembauche. Il faut  dire qu’on était protégé pendant  cinq ans par un contrat  de travail dans une convention collective, mais on ne voyait pas le jour d’être réembauché. Quand cette opportunité là s’est présentée ! Quoique la sachant malsaine mais peut être avec ce gout d’aventurier dont vous faisiez allusion un peu plus haut, je me suis dis « pourquoi pas, on pourrait ainsi joindre l’utile à l’agréable, ce serait quelque chose qui va me démarquer de ma situation présente. « Et comme de fait je me suis fait arrêter à l’atterrissage avec cette première et dernière cargaison illégale. Mais néanmoins il restera toujours que ce n’est pas facile d’entrer dans une prison américaine dans l’Etat de la Géorgie, au nord de la Floride. On était 8OO prisonniers ; 600 de race noire et 200 de race blanche. Comme nous l’avons évoqué au début de cette entrevue, moi je viens de Mont-Joli qui est une région assez éloignée des grands centres, donc ce n’est pas là que l’on aurait vu des batailles raciales. On n’est pas habitué à ce genre de batailles, par contre, je peux vous dire que dans le sud des États-Unis c’est assez « rock and roll » comme principe. Il a fallu que je m’adapte à ce mode de vie  car les prisons sont des lieux très hostiles. C’est la loi du plus fort qui l’emporte. C’est la jungle. C’est une survie continuelle. L’attaque  tant physique que sexuelle est présente 24 heures par jour. Et si on n’apprend pas les non-dits, les non écrits, assez vite, et si on ne s’adapte pas à ce milieu là ; les chances de survie deviennent très minimes. Quelque part c’était très dur. J’ai été obligé de relever mes manches et de foncer. Mais vu qu’à ce moment là j’étais déjà un pilote professionnel je peux vous dire que le sens des responsabilités qu’il faut développer pour devenir pilote d’un gros porteur m’ont aidé beaucoup à l’intérieur des murs, dans le sens que lorsque tu es responsable de tes actes, tu dois en accepter les conséquences. Pour ma part, j’ai assumé l’acte que j’avais commis, j’ai accepté la sanction qui m’a été infligée. Mon but premier était de me faire libérer le plus tôt possible pour bonne conduite. Ceci était mon but. Ils ont fixé ma peine à 5 ans à servir et 5 ans de probations. Je me suis dit « je ne me vois pas sortir d’ici dans 10 ans, ça va être terrible ». Il faut que je fasse tout ce qui est de mon œuvre et de mon pouvoir pour me faire libérer le plus vite possible. Il faut savoir qu’aux Etats-Unis lorsqu’on est condamné pour la première fois, on peut bénéficier, si on adopte un comportement irréprochable en prison à des réductions de peine importante et ne faire que le sixième de cette sanction. C’est ce qui est arrivé. J’ai été libéré au bout d’un an et demi pour bonne conduite.

 

IG : Effectivement ce quanta de 18 mois sur 10 ans, m’a intrigué. Comment peut-on être libéré si rapidement ? Dans le film on donne une explication plausible. On entend quelqu’un s’adressant à vous, dire : « tu pourrais remercier Bone. »

 

RP : Je suppose que vous faîtes allusion au « King Pin » de la prison du coté des blancs. C’est qu’à l’intérieur des murs, c’est une guerre de pouvoir entre les gagnes. Ce « King Pin », dont l’establishment lui reconnait un certain pouvoir occulte sur les autres prisonniers, a la main mise sur tout ce qui se passe à l’intérieur. Au cas particulier, Il s’agit de Bone. Donc par nécessité, je suis devenu copain avec ce type là. Je pense qu’il y est pour beaucoup dans ma libération. Je pense qu’il a du dire un bon mot à l’autorité carcérale du genre, en parlant de moi : « ce type mérite d’être relâché car il n’appartient pas à notre milieu ». Donc quelque part il m’a donné un coup de main. Quelque part il y avait une certaine force par rapport aux dirigeants de l’institution carcérale. Quand le directeur de la prison avait un litige avec un prisonnier, bien souvent il n’allait pas parler directement au prisonnier. Il parlait avec Bone et celui-ci réglait directement le conflit avec le détenu incriminé. C’était donc très important, je crois, pour le directeur d’avoir ce genre d’intermédiaire entre lui et les détenus. Pour le « King Pin », il occupe une position qui n’est pas très facile à tenir car quelque part c’est toi qui représentes l’autorité et qui a la main mise sur la vie de la prison. Or tout le monde essaie de prendre ta place, de prendre les privilèges que le directeur peut t’accorder parce que tu lui donnes un bon coup de mains. Il faut donc un gars solide et assez fort pour tenir cette place. D’après ce que je sais du temps que j’ai vécu avec Bone, je suis convaincu qu’il a du intervenir en ma faveur.

 

IG : Pour avoir visionné le film dont vous êtes le héros, ce sont les scènes relatives à cet emprisonnement qui m’ont parues les plus terribles, surtout sur les aspects  sexuels. A se demander comment un être humain peut survivre à une telle dégradation, s’avilir à un tel niveau, presqu’animal.

 

RP : Mais on est réduit à un stade animal. Tu n’as plus de liberté. Tu es brimé comme un animal dans une cage. La cage est peut être grande mais cela reste une cage. Il faut que la société réprimande les criminels, je suis d’accord avec cela. Mais il reste toujours que toi en tant qu’être humain quand tu te sens enfermé dans une prison, tu deviens comme un animal. Il ne faut pas oublier une chose c’est que tous les enfermés ne sont pas des universitaires, beaucoup d’entre eux ne sont jamais allés à l’école. Ils n’ont pas tous eu une éducation. Donc si tu n’as pas d’éducation, si tu n’as eu de parents qui s’occupent de toi et si tu t’es élevé dans la rue à coups de pieds et à coups de poings, ca finit par réagir sur ton caractère quand tu deviens adulte. Dès qu’ils se sentent menacés c’est la violence qui réagit. En prison il y a trois châtiments, c’est  soit que tu reçoives une volée, soit que tu te fasses violer, soit que tu te fasses tuer. Ce sont les trois réprimandes en ordre d’importance. Quelque part il faut toujours être aux aguets, que tu sois toujours vigilant et que tu surveilles tes arrières, que tu regardes toujours où tu mets les pieds. Donc tous ces non écrits ces non dits doivent toujours être suivis à la lettre, il faut donc s’adapter très vite pour pouvoir y survivre.

 

IG : On dit qu’on met quelqu’un en prison  parce qu’il doit subir une sanction pour la faute qu’il a commise et ensuite pour essayer de le réhabiliter pour sa sortie avant de le rendre à la société. Au cas particulier, on a raison de dire  que rares sont les gens qui sortent indemnes d’un emprisonnement.

 

RP : Et pourtant à l’intérieur des prisons existent des programmes d’aide aux détenus pour les aider à cheminer, à passer au travers de tous ces problèmes. Il existe des associations anonymes. Il y a des séminaires sur des cheminements personnels et amélioration de la qualité de la vie. Il y a tous ces programmes là qui sont très légitimes. Mais on dit toujours que la réhabilitation quand tu sors de prison est entre tes deux oreilles. Il ne faut pas que tu t’attendes parce que tu as payé ta dette à la société, que tu as fait ton temps que cette société va t’accueillir les bras ouverts. Toi qui a souffert d’un manque de liberté, tu es blessé psychologiquement à l’intérieur, tu t’attends lorsque tu es rendu à la liberté, que la société va quand même t’accueillir avec une certaine empathie et une certaine compassion. Mais ce, n’est pas du tout comme cela que cela se passe. Les gens sont portés à te pointer du doigt parce que tu es un ancien prisonnier. Donc il est très facile de retomber dans le crime et d’oublier d’où tu viens. Ca se peut que tu retournes très vite. Des fois les gens sont ingrats avec un ancien prisonnier ! Même moi qui suis devenu un héros national au Québec je me retrouve quelquefois dans cette situation  Ils ne sont pas tout à fait d’accords avec ce qui m’arrive avec toute cette effervescence et cette popularité qui m’a été donnée au cours de la nuit du 23  août 2001. Comme vous savez au Québec on dit :   « quand il y a des hommes, il y a de l’hommerie ». L’ingratitude des gens peut quelquefois faire mal aux personnes. Et de fait cette personne, fragilisée, peut décider de s’isoler et de retourner dans le crime. Tu as l’impression dans ce cas que personne ne veut te donner ta chance. Moi quand je suis sorti de prison je n’ai pas été capable de retourner dans l’aviation puisque toutes les portes m’étaient fermées parce que justement j’étais un ancien prisonnier. Même tes meilleurs amis considèrent que tu peux avoir une mauvaise influence. Il faut malgré tout que tu refasses ta vie car demain matin tu as encore besoin de vivre, de t’acheter du lait, tu as encore besoin d’un appartement pour y demeurer, d’avoir un véhicule pour te déplacer, d’avoir un travail pour pouvoir payer tes petites dépenses. Et si ton entourage immédiat ne te donne  pas la chance de pouvoir y arriver, tu es obligé de passer par un chemin connexe. Mais si dans ce chemin connexe personne ne te connaît pas, si l’employeur ne te connaît pas ; la question reste toujours posée de savoir si tu as fait de la prison. Là tu es carrément obligé de mentir car si tu veux travailler pour manger pour gagner ta croute. Si tu veux reconstruire ta confiance en toi même, et ton estime de soi, tu as besoin de pouvoir travailler et de devenir quelqu’un de positif pour la société. Tout cela c’est un grand cheminement. Cela m’a pris au minimum cinq ans avant de revenir dans l’aviation, un domaine que  j’adorais et pour lequel j’étais passionné. Donc ce n’est pas facile de dire c’est correct j’ai payé ma dette à la société. Mais la société ne veut rien savoir de moi, alors je vais m’arranger pour amadouer la société. Pour faire comprendre à la société que oui j’ai fait une erreur, j’ai fait un faux pas, ce n’est pas pour autant que je suis une mauvaise personne. Mais ce n’est pas facile. La nature humaine ne pardonne pas aussi facilement que cela.

 

IG : En fait, elle pardonne, mais n’oublie pas ! 1985/1996, 11 ans de traversée de désert donc où l’on vous retrouve chauffeur de taxi dans le grand nord québécois, pilote intermittent, etc. Comment avez-vous traversé cette période plus ou moins tragique. Vous n’avez jamais cessé de lutter contre l’adversité ?

 

RP : C’est sur que je n’ai jamais arrêté de me battre contre les éléments mais en réalité mon but premier était de reprendre ma place dans la société, non pas pour prouver que j’étais un bon gars mais pour me prouver à moi même que même si j’avais commis une erreur, j’avais payé cette erreur. Je voulais reconstruire ma crédibilité, revenir ce que j’avais censé être avant la prison. C’était bien pour moi-même en premier lieu.  Quand tu reconstruis quelque chose de possible en toi même, les autres finissent par s’apercevoir que ton travail est louable et finissent par te donner ta chance.

 

IG : 1996 , vous êtes engagé chez Air Transat, compagnie très connue à Nice par la communauté pro Québécoise , pour assurer des vols directs entre Nice et Montréal, six mois sur douze de l’année. Et là vous vous posez en douceur, dirons-nous, puisque vous avez rencontré votre épouse.

 

RP : Mon épouse, je l’ai rencontré avant, car j’ai travaillé six ans en France et je l’ai rencontré pendant que je travaillais à Marignane, l’aéroport de Marseille. Il s’agissait de la compagnie « Air-Provence-International ». Mon épouse était agent de bord dans cette compagnie. Je l’ai rencontrée en septembre 1995 et j’ai été embauché en mars 1996 chez Air Transat. On s’est marié en aout 1996 et elle est venue me rejoindre au Québec en octobre 1997.

 

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IG : Ce qui vous donne l’occasion de revenir en France.

 

RP : Mon épouse y retourne plusieurs fois par année et moi aussi tantôt en qualité de passager, tantôt de pilote. C’est un peu ce que je raconte dans mon livre.

 

IG : Cinq ans plus tard, vous voilà commandant de bord d’un Airbus A 330 et vous effectuez le vol 236, le 23 août, entre Toronto et Lisbonne. Ce vol qui va vous rendre célèbre sur le plan mondial pour avoir sauvé la vie de plus de 300 personnes en atterrissant, avec les deux moteurs en panne sèche donc en vol plané, en plein océan atlantique, sur une île des Acores. Je sais bien que vous avez du déjà répondre des centaines de fois aux même questions, mais peut être que vous me pardonnerez si je ne fais pas suffisamment preuve d’originalité dans les questions suivantes.

Tout d’abord il faut remarquer que l’Airbus A 330 est un des plus gros porteurs dans la gamme des Airbus. Comment avez-vous pu surmonter ce drame qui s’est déroulé dans le cockpit de l’appareil ?

 

RP : Effectivement, à l’époque, c’était un des  plus gros porteurs avec le Boeing 777.

 

IG : Que vous ayez pu faire un si long vol plané m’a beaucoup étonné. Moi je croyais qu’une fois les moteurs coupés, l’avion serait tombé tel un caillou !

 

RP : Il y a beaucoup de personnes qui pensent comme vous, vous n’êtes pas le seul dans ce cas. Il faut comprendre qu’un avion vole à cause de la réaction de l’air sur les ailes, ce qui créé la portance. Pour avoir une réaction continue sur l’aile qui va créer cette portance, il faut une puissante poussée des moteurs qui amènent une certaine vitesse pour obtenir une dépression continue. Lorsque les deux moteurs arrêtent de fonctionner, on ne peut plus créer cette poussée-là. Dans ces conditions, pour  pouvoir voler il faut que l’avion soit en descente et en vol plané. Donc le vol plané crée cette vitesse nécessaire pour produire cette dépression sous les ailes mais il continue de descendre car il n’a plus de poussée. Ce qui fut notre cas dans la nuit du 23/24 août 2001. Quand le premier moteur s’est arrêté on était à 39 000 pieds et on s’est mis à descendre jusqu’à 33 000 pieds quand le second moteur s’est arrêté, et on resté en vol plané jusqu’au sol pour garder au maximum cette portance.

 

IG : Comment vous êtes-vous aperçu de cette fuite de carburant ?

 

RP : L’airbus A 330 est une  grande avancée technologie française d’informatique. Il fonctionne comme un ordinateur domestique avec des pages et des dossiers. A un certain moment on a eu un avertissement sur le tableau de bord pour nous signaler qu’on avait un problème potentiel avec un de nos systèmes de kérosène qui était en l’occurrence, le système de répartition du pétrole.

De la première alerte jusqu’à l’atterrissage, il s’est passé  42 minutes. On a eu de la propulsion pendant 24 minutes et on a fait un vol plané pendant 18 minutes. Il est évident que toutes sortes d’avertisseurs se mettent à fonctionner. L’ordinateur vous met en garde. Car cet ordinateur analyse les paramètres de vol de l’avion. A ce moment là, l’ordinateur qui analysait ces performances et la situation en fonction de la configuration de l’avion,  nous disait « tu ne pourras pas atterrir dans cette configuration là. » Et il t’envoie toutes sortes de « warning », toutes sortes d’avertissement pour te faire réfléchir, te faire penser qu’il faut que tu agisses que tu configures ton avion correctement pour l’atterrissage d’autant qu’avec les deux moteurs arrêtés on avait perdu près de 70 % des capacités de l’appareil opérationnel. On devait donc se « focuser » sur les 30 % qui nous restaient afin de procéder à l’atterrissage et au sauvetage des 306 personnes dans l’appareil.

 

IG : Si je reprends le cours du film, en situation d’approche, vous faites effectuer une rotation à 360 degrés de l’avion. Pourquoi cela ?

 

RP : C’est une pratique aérienne, quand tu arrives trop haut en final de vol pour atterrir, pour perdre l’altitude d’extra il faut faire une rotation de 360 en descendant et tu perds ainsi de l’altitude. Et ce qu’on a fait pour s’aligner et se mettre correctement en ligne pour la piste.

 

IG : En interne dans l’appareil comment s’est faite l’information du personnel de bord et ensuite des passagers ?

 

RP : Cela fait partie de mes responsabilités que dans une situation d’urgence d’avertir le (ou la) directeur (trice) de vol, de la procédure spécifique. A son tour ensuite ce directeur ou directrice de vol répercute l’information vers l’équipage de bord et les passagers.

 

IG : Une fois informés quel a été le comportement des passagers ?

 

RP : Les passagers dans ce cas sont passifs. Ils n’ont que le choix de subir les événements ! Ils deviennent un peu fatalistes et sont pris dans un événement sur lequel ils n’ont aucun contrôle. Les passagers au cas particuliers sont restés assis et une partie d’entre eux, se sont mis à réciter des prières. Il y avait beaucoup de Portugais dans notre avion  et les Portugais sont des catholiques très fervents. D’autres s’encourageaient en disant que la situation était bien maitrisée. Somme toute ils étaient paniqués mais ils sont arrivés à maîtriser cette panique. Ils ne se sont pas levés et commencé à s’agiter. Il s’agissait de gens très posés, en fonction malgré tout des circonstances. Ils ont suivi les commandements des agents de bord. Il faut reconnaître aussi que les agents de bord ont fait du très bon travail d’équipe pour contenir les 293 passagers et se faire dans ces circonstances obéir des passagers.

 

IG : On dit qu’en simulation de vol on ne réussit qu’une fois sur cinq, votre exploit. Pour vous le choix des décisions a du se faire très vite car vous n’aviez pas de seconde possibilité dans vos décisions. En fait avec les moteurs arrêtés, vous avez joué au mieux avec l’aérodynamisme de l’appareil pour atteindre la piste d’atterrissage et poser sans trop de casse  pour l’appareil.

 

RP : Je dois vous dire qu’a posteriori, l’incident est dur à expliquer selon un déroulement rationnel et logique. Lorsque l’être humain est confronté à une telle situation et qu’il craint de mourir dans les minutes suivantes, je crois qu’il faut qu’il ait la capacité d’aller chercher une poussée d’adrénaline assez forte pour lui faire comprendre dans quel état et dans quelle situation il est, et ce qu’il faut qu’il fasse pour s’en sortir du mieux qu’il peut. Donc c’est le propre de l’homme d’aller chercher cette poussée d’adrénaline. C’est ce qui a assuré la survie de l’homme depuis les temps. D’après moi si l’homme n’avait pas développé cette notion de survie, je ne crois pas que nous serions aujourd’hui en train de converser tous les deux. Donc l’instinct de survie, nous l’avons tous à l’intérieur de nous et développé à un certain niveau pour chaque personne. Mais je peux dire que  mon instinct de survie je l’ai développé pendant j’étais en prison. Cet instinct m’a beaucoup aidé à comprendre la situation et à la surmonter  car je pensais que dans les dix prochaines minutes tout allait être terminé.

 

IG : Croyez-vous que dans une telle situation de stress et malgré l’entrainement préalable reçu, on puisse faire fi de tous les sentiments et conserver son sang froid jusqu’à la dernière minute ?

 

RP : L’enquête a pris trois ans et demi pour faire son étude et à émettre un rapport. Pour les responsabilités, je laisse le soin aux spécialistes de se déterminer. Mais moi, je peux vous dire qu’en ma qualité de commandant de bord de ce vol je ne peux  que vous parler de ma position. A ce moment là on ne peut pas toucher à toutes les facettes de l’avion à la fois. Mon travail est de piloter l’appareil et non de l’entretenir donc il faut faire confiance à tout le monde. Des erreurs, il s’agit toujours d’erreurs humaines. Tout le monde peut commettre des erreurs et en bout de ligne c’est toujours le commandant de bord qui doit gérer ces erreurs pour pouvoir s’en sortir. Ce soir là je crois que le côté chance était de notre coté. On a réussi à s’en sortir d’un pétrin qui aurait pu terminer en catastrophe aérienne et je crois que vraiment nous avons été chanceux cette fois-là.

 

IG : Puisque l’occasion nous est donnée, pourquoi ne pas saluer aussi le travail ingrat de ces obscurs mécaniciens que l’actualité n’éclaire que pour des incidents et jamais pour des millions de vols sécurisés grâce à leurs soins !

 

RP : Les statistiques parlent par elles mêmes. Il a toujours été reconnu que l’aviation était le mode de transport le plus sécuritaire bien avant le bateau, la voiture et le train. Donc quelque part les statistiques confortent cette impression.

 

IG : Vous avez déclaré que c’était votre période d’enfermement qui vous avait aidé à surmonter psychologiquement le stress de cette nouvelle épreuve. Moi, si vous le permettez, je pencherai plutôt pour le potentiel de votre caractère, l’inné dirons nous. En effet j’ai moi même vécu de telles circonstances dites de survie pendant la guerre d’Algérie et j’ai vu, à mes cotés, des colosses  aux pieds d’argile, se tétaniser devant le danger. Ne partagez-vous pas cette opinion ?

 

RP : Oui j’ai peut-être un caractère un peu fort. Je suis d’accord avec vous. Oui mais la pratique de l’instinct de survie, c’est la prison qui m’a beaucoup aidé à le développer. Comme j’ai dit précédemment ; en prison, et dans cette jungle, c’est la loi du plus fort qui régit les relations humaines, et il faut conserver ce mode de survie 24 heures par jour. C’est un peu comme le prix du subconscient. J’ai eu cette adrénaline là sur les menaces de mort que l’on m’a adressées en prison. Malgré tout je m’en suis sorti. Je crois que 16 ans plus tard quand le second moteur s’est arrêté, j’ai retrouvé cette émotion là, la peur de mourir et le subconscient ont réagit en m’envoyant la poussée d’adrénaline identique à celle que j’avais expérimentée il y a 16 ans en prison. Quelque part j’ai fait ce parallèle là. Néanmoins, c’est certain aussi que c’est mon caractère un peu fort qui m’a aussi aidé. Mais je n’ai pas trop de mérite car c’est un trait de caractère que j’ai reçu de ma mère.

 

IG : Par contre je crois que cette période d’isolement vous a surtout aidé à développer cette magnifique compassion pour les humains dont vous faîtes preuve actuellement aux travers de votre Fondation pour soulager  les « addicts » à l’alcool, aux drogues. Qui d’autre que quelqu’un qui a connu la souffrance peut soulager la misère humaine ?

 

RP : J’ai vu la misère humaine autant à l’intérieur qu’à l’extérieur des murs de la prison. Et si ma modeste popularité spontanée peut aider des personnes à s’en sortir de leurs propres problèmes et à comprendre que la vie est bonne à vivre, hé bien c’est très bien si j’ai eu ce cheminement là.

 

IG : La majorité des Hommes ayant vécu votre expérience serait devenus misanthropes, c’est à dire très réservés à l’égard du genre humain. Ce n’est pas votre cas. Vous avez décidé de mettre au service de l’humanité et plus particulièrement Québécoise, votre expérience pour lui apporter aide et assistance. Pourquoi cela ?

 

RP : J’ai été très popularisé et très médiatisé au travers du vol 236 et quand les journaux ont étalé toute ma vie. Donc les gens étaient informés de ce que fut ma vie sans que j’ai à faire des commentaires à ce sujet. Les journalistes se sont emparés de l’histoire de ma vie et l’ont largement diffusé. Donc  ma tâche a beaucoup été facilitée par le support que j’ai reçu des Québécois et Québécoises.

 

IG : Vous êtes devenu la fierté du peuple Québécois. Tous les ans est remis le trophée Robert Piché à « une personne ou un groupe de personnes ayant réussi un exploit extraordinaire en vol orbital ou sous-orbital, accompli avec l’objectif de sauver des vies ». En ce sens vous êtes devenu un Héros, un exemple pour la jeunesse Québécoise qui cherche toujours à s’identifier à des Hommes hors du commun et en quête de valeurs humaines et morales. En quelque sorte vous leur apportez une inaccessible étoile ! Qu’en pensez-vous ?

 

RP : Je crois que les gens ont besoin de quelqu’un à qui s’identifier, et qui leur dise « c’est possible de réussir dans votre vie malgré les embuches. J’ai été très médiatisé par mon parcours de vie et les gens se disent aussi, je l’espère, qu’ils peuvent aussi bien réussir que moi. De ce côté-là je suis peut être un homme heureux mais je crois aussi que j’ai été chanceux dans ma vie car j’ai eu de bons parents, et reçu une bonne éducation. Oui j’ai eu de la chance. Mais les gens ont peut être quelquefois besoin d’un petit coup de pouce pour les aider à se sortir de leur torpeur personnelle et de voir aussi la vie avec ce côté un petit peu rose.

 

IG : N’avez-vous jamais entendu les sirènes de la politique ?

 

RP : Non pas vraiment. Certains font  quelquefois des allusions sur le ton de la plaisanterie mais je ne prends pas cela au sérieux ou peut-être que c’est moi qui ne prends pas la chose sérieusement. C’est sur qu’avec le nom politique de François Legault, ancien haut responsable d’Air Transat , peut être que je recevrais des allusions. Mais je n’ai pas d’aspirations politiques particulières.

 

IG : Peut-on vous demander ce que vous pensez de la notion de Souveraineté Québécoise ?

 

RP : C’est très dur pour moi de répondre à cette question, je travaille en anglais et la souveraineté préconise l’unilinguisme francophone. Je suis pour défendre ma langue canadienne française au Québec mais de là à me départir du coté anglophone ! Il me semble que c’est d’empêcher d’avancer dans le domaine professionnel de l’aviation. Aujourd’hui l’anglais est le véhicule de communication incontournable. Donc de ce côté-là je suis un peu réservé quand même ; mais je suis entièrement d’accord pour préserver ma langue française. Nous les francophones nous ne sommes pas très nombreux au Canada, hormis au Québec. Donc je suis partagé entre les pours et les contres.

 

IG : Mais sur le Québec nation, quel est votre avis ?

 

RP : Je n’ai pas d’aspirations politiques comme je le disais précédemment. Il est certain que lorsqu’on suit toutes les nouvelles sur la radio, les journaux et tout le cheminement que cette idée prend, des fois on a l’impression que ce n’est pas sérieux, des fois que c’est par intérêt personnel. C’est dur de se faire une idée de ce que l’échiquier politique du Canada entend faire. Est-ce que c’est mieux qu’on se sépare ? Est-ce mieux de continuer avec une autre constitution. Cela prendrait plusieurs heures de discussion pour aboutir à un résultat logique et rationnel.

 

IG : Dernière question pour achever cette interview. Il me semble que jusqu’ici, vous avez toujours vécu d’une manière passionnée. Ce mot passion, on le sent dans la manière de vous exprimer. Quand vous vous retournez sur votre passé, votre vécu, diriez-vous que vous avez toujours conservé cette passion pour le pilotage ?

 

RP : Au Québec si l’on veut réussir dans l’aviation et atteindre les hauts niveaux où je suis rendu, on est obligé d’être passionné. Au Québec il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus. Il n’y a pas beaucoup de job, beaucoup de travail dans ce domaine donc c’est très difficile de réussir et de devenir commandant de bord d’un gros porteur. On est à peu près une centaine de commandants de bord d’Airbus A 330 chez Air Transat ; deux à trois cents chez Air Canada. Il n’y a pas beaucoup de monde sur la population canadienne qui a la chance de piloter un airbus A 330 donc je me sens très privilégié, à mon âge, dans mon état, et surtout avec ce que j’ai fait dans mon passé avoir pu reprendre ma place sur un Airbus A 330. Donc sans passion je ne pense pas que l’on puisse réussir. Au Québec on a souventes fois des longues périodes de chômage, de longue période d’inactivité professionnelle. Comme vous le savez nos licences professionnelles il faut toujours les garder en vie donc il faut toujours débourser pour garder ses chances professionnelles même dans les périodes de non activité professionnelle. Sans passion on ne peut y arriver et tout spécialement dans le domaine de l’aviation. Et sans vouloir trop faire montre de philosophie, il faut bien constater que cet adage se vérifie en tous domaines.

 

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      F I N

 

PS : Si vous vous sentez intéressé (e) par la Fondation du Commandant Robert Piché, voici le lien internet pour en savoir plus long :

          http://fondationrobertpiche.org