THIERRY JAN

AGATHE SOPHIE SASSERNO

OU

LE MAL DU SIÈCLE

 

 

 

 

Isidore Grao

Le 1 mars 2012

www.lavoixdecartier.com

 

 

 

 

AGATHE SOPHIE SASSERNO OU LE MAL DU SIÈCLE

 

 

Combien étant passés devant cette école privée catholique pourraient dire qui était Sasserno ? Pour la plupart ce devait être un brave curé qui fonda ce lieu d’enseignement pour les petits Niçois. Nous allons donc remonter dans le temps, pas très loin, au début du XIX° siècle et découvrir ce personnage qui n’était ni un prêtre, ni un enseignant, mais une jeune femme, une poétesse.

 

LES SASSERNO

 

La famille Sasserno dont l’orthographe varie : Sassernos ou encore Sacernos, est originaire du Dauphiné. Pierre Sasserno né à Voiron vient s’établir à Nice en 1680. Il demeure à la Bourgade, rive droite du Paillon face au pont Vieux. Il développe son industrie de mégisserie (1) et fait fortune, achetant des terres et des immeubles. L’entreprise passe successivement de Pierre à son fils unique Honoré et ensuite au petit fils Joseph Honoré Marie qui meurt en 1771. Il a sept enfants dont  Louis qui nait en 1760, le père d’Agathe Sophie.

(1) Mégisserie : industrie de transformation des peaux par tannage.

 

 

 

 

DE L’ENFANCE Á L’ADOLESCENCE

 

 

Agathe Sophie Sasserno est née le 3 octobre 1810 à 11 heures 30 du matin, elle sera baptisée deux jours plus tard à saint Martin saint Augustin par le vicaire Antoine Carlon. Son parrain est son grand père maternel François Chartroux et sa marraine Marie Arson est l’épouse de son oncle Victor Sasserno. Ses frères seront, pour Edouard un architecte et pour Alfred un musicien.

Le domicile familial se trouve place Napoléon. Le Comté est alors depuis 1792 sous la domination française et la dénomination de la place, d’abord de la république, est depuis la proclamation de l’empire en l’honneur de l’empereur. En 1814, elle retrouve son nom : place Victor. Elle est aujourd’hui dédiée à Garibaldi. Agathe Sophie est la fille du Lieutenant Colonel Louis Sasserno, aide de camp du Maréchal Masséna. Sa mère Marie Sibille est une demoiselle Chartroux. C’est à 14 ans qu’elle compose son premier poème, un hommage à son père devenu aveugle :

 

« Tendant vers les passants une main suppliante,

Un vieux soldat français, les yeux rouges de pleurs… »

 

C’est une enfant qui a écrit ces lignes, huit strophes de huit Alexandrins, Agathe Sophie est encouragée par des éloges méritées. Elle va se consacrer aux études et à la poésie. Son portrait, réalisé par Biscarra son cousin, nous dévoile une jeune fille de son temps, romantique, les traits fins, le visage pâle et une expression de tristesse, d’amertume, bien dans l’esprit de l’époque. Nous sommes en 1824 et le spleen du romantisme est de bon ton dans la société. Chateaubriand parlera du mal être « On m’a imposé la vie. »

La muse Niçoise avait un frère architecte. Elle lui dédiera deux poèmes dont l’un est une élégie au rôle de l’architecture et le second, un appel, une supplique à ce frère qui va partir :

 

« Reviendrez-vous dans ma patrie

Au moins laissez-moi cet espoir. »

 

Agathe Sophie découvre à quinze ans Corinne de madame de Staël et les méditations de Lamartine. Elle poursuit ses lectures avec Les Orientales de Victor Hugo, la poésie de Vigny. Sa culture littéraire se complète avec Byron et les grands auteurs classiques italiens : Pétrarque ou le Tasse. En 1833, le chant dédié à une jeune anglaise morte à Brighton, est une ode tragique à cette adolescente aux yeux bleus qui s’est suicidée. On est en plein romantisme et les vers de Sophie atteignent un lyrisme et une poignante réalité, on voit la jeune fille, on la sent et on touche ce drame, celui de la mort d’une enfant :

 

« ….Elle disparut comme un léger nuage,

Qui glisse dans les cieux au milieu de la nuit ;….

….L’hiver l’avait trouvée abattue et souffrante,

Et lorsque le printemps réveilla le hameau,

Je la cherchais en vain et la brise naissante

Balançait un cyprès sur un récent tombeau. »

 

DES RELATIONS MONDAINES

 

En 1834, elle a 24 ans, et se trouve introduite à la cour de Turin. Là elle fréquente les salons littéraire dont celui d’Olimpia Savio Rossi qui devient son amie et sa confidente. C’est à elle qu’elle confiera ses dernières volontés peu avant sa mort en 1860. A l’institut féminin français, elle fait la connaissance de Francisco de Santis. En 1840 Agathe Sophie se retrouve au salon de la Comtesse Massimo Di Monbello. Elle est très liée avec le monde politique dont De Foresta député d’origine Niçoise. En 1854 atteignant le sommet de son art, Sainte Beuve la fait éditer chez Charpentier l’un des plus grands éditeurs de l’époque à Paris.

Agathe Sophie Sasserno entretient une correspondance suivie avec d’autres écrivains et poètes dont Lamartine, Alexandre Dumas, Victor Hugo et même Chateaubriand. Elle dédicace des poèmes aux personnalités du Piémont : le Roi Charles Albert, la Reine Marie Christine, le Roi Victor Emmanuel II, le Duc de Gènes et de nombreux aristocrates de la cour à Turin. On constate à travers ses échanges épistoliers une grande culture et une connaissance littéraire très approfondie. Agathe va dédier à l’évêque de Nice Monseigneur Colonna d’Istria des vers :

 

«Doux, humble et tolérant comme le divin Maître

Enseignant l’espérance et le saint repentir

En semant les bienfaits il vous faisait connaître

Le Dieu qui vécut pauvre et qui mourut martyr. »

 

 

AGATHE FIDÈLE AUX SAVOIE

 

Elle est née française et son père a servi l’armée de Napoléon, donc la France. Pourtant tout au long de sa vie, Agathe demeure fidèle à la maison de Savoie, proclamant sa fierté d’être italienne, alors que l’Italie n’existe pas en 1857 quand elle écrit cet hommage au roi de Piémont Sardaigne :

 

« Des héros et des Rois, tu laisseras l’exemple. »

 

1814 c’est selon Jean Baptiste Toselli la date de naissance d’Agathe Sophie Sasserno. On peut comprendre cette erreur de quatre années, Toselli souhaitant faire naître notre poétesse sous la souveraineté des Savoie et non de la France.

L’idée de nation ne va apparaître qu’après 1848. A Nice l’avocat futur député Barralis salut la perspective de la renaissance de la nation italienne, héritière de l’empire Romain. Napoléon 1° avait créé le royaume d’Italie, unifiant sous un même sceptre les principautés, républiques et royaumes d’ancien régime. Le traité de Vienne, œuvre de Metternich, avait effacé l’Italie en tant qu’État. Elle n’était plus selon ses mots qu’une expression géographique. La péninsule redevenait cette mosaïque avec l’Autriche qui tenait la Lombardie et la Vénétie. Les Italiens rêvaient à s’unir, afin de devenir une Nation. Agathe Sophie Sasserno aspire aux mêmes fins :

 

« Noble Albert, l’Italie entière…

Forte et régénérée, oublie ses malheurs :

Phénix qui renaît de ses cendres. »

 

Agathe Sophie prophétise l’écroulement des Habsbourg, elle use de terme et de lieux empruntés à la bible et appelle les Italiens à la guerre libératrice qu’elle qualifie, en bonne romantique, de guerre sainte :

 

« D’une sainte croisade excitons les cohortes.

Jéricho va tomber, bientôt, nous le verrons

La main de Jehova renversera ses portes

Aux premiers accents des clairons. »

 

Agathe Sophie exhorte les Niçois à s’engager et à se battre pour les Savoie, pour libérer la ‘patrie’ :

 

 

« La sainte voix de la Patrie

Frères, nous appelle aujourd’hui ;

Héroïques enfants d’une race aguerrie

Debout au nom d’Albert, sur l’autel jurons lui

De  mourir sous cette bannière

Qui de l’azur des cieux

Reflète les couleurs. »

 

La poétesse ira jusqu’à comparer la future guerre contre l’Autriche à la résistance des Niçois contre les Turcs en 1543. La comparaison avec Catherine Ségurane, lui permettant de se comparer à l’héroïne.

 

Elle n’est pas la seule a écrire des poèmes en l’honneur des Savoie et du combat de libération de l’Italie, François Guisol lui emboîte le pas et argue lui aussi de comparaisons historiques, citant Bavastro ou Masséna. On citera aussi Arson Agathe Sophie Sasserno se fait courtisane avec ces vers dédiés au roi Charles Albert lors d’un banquet à la Terrasse :

 

« ….Proclamons les bienfaits du plus juste des Rois…

…Ton peuple te bénit, tu l’as régénéré. »

 

 

Dans ses poèmes sur l’abbaye de Haute Combe, la description du lac du Bourget et des paysages alpins, de la nécropole des Savoie, un hommage à leur histoire, leur gloire et leur grandeur, elle mêle le lyrisme et la beauté des mots. On se retrouve sur ce lac, respirant les odeurs, les saveurs, entendant le silence de la nature, c’est un transport de notre âme, notre esprit, un voyage onirique.

Tout comme Hugo ou Chateaubriand, elle succombe au goût pour la poésie exotique :

 

« Dans le fond d’un harem que parfume la rose,

Sur des coussins moelleux le vieux Pacha repose… »

 

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SOPHIE LA NIÇOISE

 

Dans sa poésie on découvre son amour pour Nice ; Quand elle parle de sa patrie, c’est de Nice dont il s’agit. Elle donne de sa ville une description détaillée de ses paysages, coutumes et folklore. C’est une peinture où se mêlent à travers ses vers : l’expression des émotions de son âme. Agathe est en cela un auteur romantique. Il y a cette passion émotive de la beauté où pleure la nature dans ses couleurs automnales.

 

Agathe Sophie Sasserno va passer l’essentiel de sa vie entre Nice qui est sa patrie et son idéal et Turin, la capitale où elle rencontre les intellectuels et ceux qui font cette Italie. En 1841 après Venise où elle écrit des sonnets, elle se retrouve à Turin. En 1845 elle est à Nice, puis c’est Gènes en 1846 et à nouveau Turin en 1848. Entre temps elle revint à Nice suite à la mort de sa mère. 1852 elle est à Nice. En 1853 malade elle réside à Turin, puis à Nice où elle reste alitée un mois. Ses poèmes sont appréciés et lui valent d’être admise à l’académie impériale de Lyon. En 1857 son état de santé s’aggrave, aussi elle revient à Nice. Elle y décédera le 6 juin 1860, soit une semaine avant le rattachement à la France.

 

ECRIRE EN FRANÇAIS

En 1814 le Comté de Nice après 22 ans d’occupation française revient sous la souveraineté de la maison de Savoie. Le Français s’est affermi comme la langue d’usage et administrative. Si bien qu’un décret royal de 1827 reconnaît l’usage du français dans le Comté  à l’ouest de la Tinée et une parité entre français et italien sur la zone côtière. Agathe a 17 ans l’année de ce décret et l’on comprend ainsi son choix d’écrire dans la langue de Molière. Les intellectuels : Louis Durante et son histoire de Nice, Fodéré et son voyage aux Alpes Maritimes, écrivent en français. Rancher quant à lui choisit d’écrire en niçois, vantant cet idiome et sa continuation de la langue d’Oc.

 

LE DRAME D’AGATHE SOPHIE SASSERNO

 

Son père blessé de guerre devient aveugle et Agathe se voue à ses parents. Sa mère s’opposa à toutes perspectives de mariage : « J’étais née pour aimer avec passion……Ma mère, avait dès ma plus tendre enfance, décidé que je ne me marierais pas, elle a toujours été inébranlable sur ce point… » Agathe Sophie nous confesse ainsi son regret. Elle se réfugie dans l’écriture et la poésie et comme une naufragée, lance cette bouteille à la mer, espérant la réponse d’une âme. Agathe Sophie ne s’est donc jamais mariée, s’occupant de ses parents. Son père disparaît le 16 mars 1829. Sa mère quant à elle décède le 24 novembre 1847. A leur décès, elle se retrouve seule. Elle avait déjà en 1838 exprimée sa solitude quand elle publie un poème où tout est dit en quatre vers :

« J’ai vécu pour souffrir, chaque instant de ma vie

Fut marqué par la douleur.

Je meurs avant le temps et mon âme flétrie

N’aura connu que le malheur. »

 

Agathe Sophie se nourrit de toute cette littérature romantique. Elle a soif d’aimer et d’être aimée. L’art devient son amant et elle s’y donne entièrement. Alors qu’elle n’a que quinze ans, Agathe lit les grands auteurs : Madame de Stäel, Lamartine, Victor Hugo, Vigny ou encore Byron. Elle ne néglige pas les classiques italiens comme Pétrarque et le Tasse.  La poésie d’Agathe Sophie Sasserno est  une poésie du Moi, une  vision de sa propre personne, où le néant de son existence est décrit avec ce vide autour de soi, cette solitude qui particulièrement pèse sur elle. Ce Moi est caractéristique au courant romantique. Chez Agathe Sophie, sa solitude, sa soif d’aimer, sentiments empêchés par sa mère, se retrouvent dans ses poèmes. Sa poésie est religieuse et patriotique, un amour exacerbé de Dieu et de sa patrie, peut-être un exutoire à cette absence d’un être aimé et surtout d’enfants. 

 

TURIN

En 1835 elle effectue son premier séjour à Turin, capitale des États de Savoie où elle admire le palais royale et le musée Egyptien œuvre de Charles Félix. Agathe Sophie s’était essayée à la poésie épique, elle revient en 1846 avec Ore Meste à  la forme lyrique. Là dans cette ville du Piémont, Agathe Sophie a la nostalgie de son pays, de son climat d’éternel printemps et elle compose un poème sur le citronnier :

 

« O fleur de mon pays, douce fleur embaumée,

Ton parfum dans mon sein éveille une douleur !

Comme une voix aimée

De tristesse et d’amour tu fais battre mon cœur. »

 

Après la mort de sa mère, ses séjours à Turin deviennent de plus en plus fréquents et de plus en plus longs. Avec le printemps des nations de 1848, Agathe Sophie Sasserno dédie à un héros niçois, à Garibaldi une élégie où elle rend un poignant hommage à Anita :

« Mais quand il fallut fuir, lorsque Rome la sainte

Mourut comme un martyr sans pousser une plainte

Anita sans pâlir a suivi son époux… »

 

En 1854  Poésies françaises d’une italienne est édité dans la prestigieuse collection : Ecrivains français du XIX° siècle des éditions Charpentier. C’est à la fois une consécration et le début de son déclin. La poétesse souffre de mélancolie, d’un mal être. Elle publie en 1856 : Pleurs et sourires, Etrennes poétiques qu’elle dédie aux Dames Turinoises.

LES DERNIERES ANNEES

Après 1854, Sasserno, dont l’état de santé a décliné, maladie pulmonaire, mélancolie, solitude, problèmes économiques, voit son talent lentement décliner. La poétesse laisse deviner son angoisse dans Le Désenchantement :

 

« Hier, quand vous disiez d’une voix grave et sombre

Que le bonheur ne peut exister ici bas ;

Que tout effort est nul pour embrasser une ombre

Car c’est au vide seul que l’on tendrait les bras ;

Ami, l’on aurait dit qu’une lame glacée

A chacun de ces mots pénétrait dans mon cœur… »

 

Elle ne revient à Nice qu’en 1858, atteinte probablement de phtisie,  afin de se soigner. En 1860 au moment du plébiscite elle se souciera de demeurer sujet des Savoie. Peu avant sa mort elle écrira à Olimpia Savio Rossi, amie turinoise : « Adieu, écris moi vite, car sans cela ta lettre ne me retrouvera plus dans le monde. Surtout, je t’en prie, occupe toi sans retard de ma nationalité, je tiens beaucoup à mourir italienne. » L’Italie était maintenant une réalité, Agathe Sophie décédait le 6 juin 1860.

On dira en conclusion notre regret de voir cette poétesse de grand talent oubliée aujourd’hui et ce petit livret est un modeste hommage à sa mémoire. On espère que le lecteur sera tenté de la découvrir et de lire ses poèmes pleins de lyrisme et de beauté, vrais et profondément humains.

T Jan.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

DOCUMENTS

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

PORTRAIT PAR SON COUSIN BISCARA

 

 

 

ACTE DE NAISSANCE AGATHE SOPHIE SASSERNO

 

 

 

 

ACTE DE DÉCÈS AGATHE SOPHIE SASSERNO

 

 

 

 

 

 

 

SOURCES BIBLIOGRAPHIQUES :

 

Jean Baptiste Toselli

Nice Historique numéro 1 1980  et 1997

Anthologie Agathe Sophie Sasserno cahier du 4° jour numéro 9

La citta fedele Giovanni G Amoretti institue d’études ligures Bordighera 1998

Biographie ancienne et moderne des poètes niçois par Jules Bessi Nice 1894.  On remarquera une similitude avec le portrait de Toselli. Ils se trompent d’ailleurs tous les deux sur l’année de naissance d’Agathe Sophie Sasserno.

L’écriture romantique féminine au milieu du XIX° siècle mémoire de Patricia Carlier

Versants numéro 31 année 1997 Giovanni G Amorretti

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’auteur tient à remercier les personnes qui l’ont guidé dans ses recherches dont les archives municipales et la bibliothèque de la faculté de lettres de Nice.