TRAVAILLER SUR LA CREATIVITE DANS UN CONTEXTE NIÇOIS

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Isidore Grao

Le 7 décembre 2011

www.lavoixdecartier.com

 

Interview de M. Robert Brugerolles du 6 octobre 2011

 

 

IG : Le bulletin trimestriel n° 4 de liaison de l’association « Rosalinde Rancher-créativité 2000 » vient de paraître. On y apprend que ladite association, dont vous êtes le Président, fut créée il y a quelques années, par Mme Maïr Rancher. Tous les Niçois connaissent au moins de renom, l’établissement scolaire « Rosalinde Rancher ». L’empreinte des «Rancher» semble faire partie du patrimoine des Niçois. Pouvez-vous nous en dire un peu plus, et, tout d’abord sur Madame Maïr Rancher ?

RB : Cette dame, qui doit avoir actuellement dans les 93 ans, est, avec quelques amis à elle, la fondatrice de l’association "Rosalinde Rancher Créativité 2000" qui a été déclarée en préfecture au moment où l'association a découvert l'œuvre musicale de Joseph Rosalinde Rancher (ancêtre en ligne indirecte de Maïr). Après une période où quelques manifestations se sont déroulées à l'extérieur du domicile de la présidente-fondatrice, jusqu'à ce qu'elle se retire, il y a un an de la présidence, la plupart des réunions se sont ensuite tenues dans son appartement qui était le siège officiel de l'association. Elle prenait des notes sur les interventions de chacun dans des cahiers d'écolier dont elle n'a pas publié le contenu. C'est la fatigue due à l'âge et la démobilisation progressive de plusieurs membres de l'association, qui l'ont conduite à passer la main en espérant que le flambeau qu'elle avait allumé continue à brûler. Pour moi, ce n’était pas une tâche facile car j'étais un des derniers arrivés dans le groupe des Rosalindes de Maïr. Dès le début, son aspect familial m'avait beaucoup séduit. Ainsi, quand il a été question de dissolution, je me suis proposé pour poursuivre l'action afin de ne pas rester frustré : en effet, même si les débats ne semblaient pas atteindre des sommets intellectuels (Maïr soulignait que cela n'était pas son ambition!), j’appréciais beaucoup l'atmosphère conviviale dans laquelle ils baignaient.

A cette époque, les séances permettaient à notre présidente de continuer à avoir le plaisir de réagir, face aux différentes attitudes des membres de son cercle, en «maitresse d’école», fonction qu’elle avait exercée dès le début de sa carrière. Directrice d'école à Antibes, elle a, par la suite, poursuivi des études en lettres pour obtenir un doctorat. Elle a été psychothérapeute, et manifesté beaucoup de goût pour la culture, les arts en pratiquant, tout particulièrement, la sculpture. Sur le plan personnel, c'est ce qu'elle raconte dans son livre de souvenir "Le coffre anglais", c'est la rencontre d'un antiquaire qui a, en quelque sorte, bouleversé ses habitudes en lui faisant vivre une existence moins conventionnelle: il a été son grand amour.

Sa fonction de psychothérapeute l'a conduit à soigner des personnes déprimées ce qui fait que certains des membres de l’association ont été aidés par elle, dans le passé.

Moi, ce qui m’a intéressé dans cette association, c’est surtout la possibilité de faire un travail autour de la notion de créativité, un objet de recherche que l’on ne retrouve pas souvent dans d’autres associations.

 IG : Mais si l’on revenait à Rosalinde Rancher. Quel lien de parenté avait-il avec Mair ?

RB : Maïr descend de la famille de Joseph Rosalinde Rancher selon un arbre généalogique (que je n’ai pas encore pu consulter), établi par le fils de Maïr. Il faut savoir que Joseph Rosalinde, lui, est né à Nice le 20 juillet 1785 dans une famille nombreuse. Son père Joseph venait du village de Saint Jeannet situé à l'ouest de Nice. Quelques années avant la révolution française de 1789, Joseph est venu s’installer à Nice où il exerçait les professions de chirurgien et de «professeur de chirurgie». Il faut savoir qu’à l’époque le village de Saint Jeannet se situait en terres françaises et que Nice faisait partie du Royaume du Piémont Sardaigne. Les relations entre la France et ce royaume étaient le plus souvent pacifiques. Elles étaient entretenues par des mariages princiers. Cependant, s'il y a eu des hauts, il y a eu aussi des bas comme les trois sièges de Nice: celui des Turcs alliés de François 1er et les deux sièges menés sous Louis XIV. Avant la révolution française, la diplomatie ayant réglé les conflits, les relations entre les deux Etats étaient redevenues pacifiques (NB : Rappelons qu’en 1860, les Niçois votèrent par référendum, le rattachement du comté de Nice à la France). C’est alors que la Révolution avec ses armées chassa la dynaste des Savoie du pouvoir sur le comté de Nice.

Dans ce contexte, on s'accorde pour dire que Joseph Rosalinde Rancher fit de bonnes études classiques, en particulier au lycée de Marseille, bien que des zones d'ombre ne soient pas absentes à propos de son parcours scolaire qui s'est déroulé pendant la période révolutionnaire. Il n'effectua pas de service militaire à proprement parlé, puisqu’il fut «reformé» à cause d’un problème de myopie, dit-on; mais, malgré cela, il entra dans l’administration et suivit l’armée napoléonienne en Italie. A la chute de Napoléon, le comté de Nice repasse sous l’autorité du Roi de Piémont Sardaigne. Rosalinde entre alors dans une maison de commerce de Livourne à la fin de 1814 et y reste jusqu’à ce qu’il réponde à un appel de sa mère qui lui demande de revenir auprès d’elle et de ses sœurs dans leur maison de la Place Vieille. Sans situation, il traverse une période économique délicate. Il reprend des études juridiques. Il trouve un emploi au Secrétariat du commerce et de la mer. A l’époque le port de Nice bénéficiait d’une certaine importance pour le Royaume de Piémont-Sardaigne: c'était l'accès à la mer de la capitale Turin. Il faut souligner qu’il commençait à être bien apprécié pour son sérieux dans le cadre de la rédaction de textes juridiques officiels mais qu’il ne gagna jamais beaucoup d’argent dans ses fonctions même si le milieu des notables de la ville pouvait faire appel à lui en cas de besoin. Parallèlement, il s’active en dilettante à montrer les qualités de sa plume. Comme il aimait se sentir proche du peuple niçois, habitant dans la maison paternelle de la Place Vieille au cœur du «vieux Nice», il s’est servi de ce cadre pour donner les premières lettres de noblesse à la langue Niçoise dans la littérature du XIX ème siècle. A l’époque le Niçois était une langue simplement «parlée» et non véritablement écrite comme le français et l’italien. En réaction, il a publié son œuvre majeure, le premier ouvrage, depuis longtemps, en niçois de qualité: «La Nemaïda o sia Lou trionf dai Sacrestan», un poème héroï-comique en 7 chants et 2740 alexandrins. Pour l'écrire, il s'était inspiré entre autres du «Lutrin» de Boileau.

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 IG : Vous situez cette Nemaïda vers quelle année ?

RB : L'ouvrage a été publié en 1823; Alors qu’il était expert dans la rédaction d’hommages au Roi et à certaines notabilités, s’agissant de la «Némaïda», on peut dire que la formule était bien différente: en effet, la connotation satirique de l’ouvrage lui a valu quelques inimitiés de certaines personnalités qui ont servi de modèles et dont le secret de leurs noms fut éventé par la suite. Le thème de l’ouvrage tourne autour d’un débat entre sacristains et marguilliers (membre du conseil de fabrique d’une paroisse) sur la répartition des fonds de la paroisse. Bien que décrite sur un ton de parodie, la trame de l’histoire possédait une base réelle. Elle fait allusion à une affaire contemporaine qui fut plaidée au tribunal de Turin. L’existence de cette  atmosphère hostile contre notre poète niçois n’est pas une vue de l’esprit puisqu’un jour de l’année 1829, le gouverneur, sous un prétexte futile, le fit incarcérer. Cependant,  grâce à une intervention de Don Sapia, à l’époque aumônier du Roi, l’emprisonnement fut de courte durée. La conséquence en fut que Rosalinde Rancher jugea l’affaire tellement traumatisante qu’il ne chercha plus à publier ses ouvrages. En 1826, il a sans aucun doute rédigé en français, à l'intention des touristes qui commençaient à pointer le bout de leur nez, le «Guide des étrangers à Nice» qu'il n'a cependant pas signé. On sait que Rosalinde en a surveillé l’impression. Cet ouvrage a dû être commandité par le sénateur Hilarion Spitaliéri de Cessole qui a certainement fourni de la documentation avec l’aide de son ami Don Sapia. Antoine Risso en fit une édition un peu différente, en 1844, un an après la mort de Joseph Rosalinde.

Pour revenir à notre écrivain, il faut préciser qu’il est l'auteur d'un autre ouvrage toujours en niçois, écrit en 1830, «La Mouostra raubada » (la montre dérobée) qui est de la même veine que «La Nemaïda» et qui ne fut publié qu’en 1954 par André Compan à la suite d’un travail universitaire. Il a également conçu un Fablier nissart comprenant 75 fables achevé en 1832 ; une 76ième non collationnée a été retrouvée. Voilà ce qui nous reste de son travail d'écrivain en plus des quelques textes de circonstances relatifs à des évènements festifs niçois.

IG : Mais au final d’où proviendrait sa notoriété ?

RB : Sa notoriété provient essentiellement du fait qu’il a publié «La Némaïda»,  le premier texte versifié  en niçois des temps modernes.

 IG : Etait-il contemporain du poète Frédéric Mistral ?

RB : Frédéric Mistral est né le 8 septembre 1830 alors que Joseph Rosalinde Rancher est mort le 11 juillet 1843. En fait, le fondateur du Félibrige a pris le travail du poète niçois pour modèle.

IG : A-t-il eu une fonction politique, représentative ?

RB : Non, mais il était introduit dans la haute bourgeoisie niçoise. Il faut ajouter que son violon d’Ingres était la musique : il a été chef d’orchestre et  il jouait d’un instrument à corde, en particulier, dans des soirées organisées par le Chevalier Hilarion Spitalieri de Cessole, son bienfaiteur. Il a ainsi eu le plaisir d’accompagner Paganini. Il a pris des responsabilités dans des associations musicales en connexion avec l’Opéra de Nice.  Ses fonctions étaient culturelles et non politiques.

 Pour revenir à Maïr, je ne peux pas expliciter sa parenté avec Rosalinde car celui-ci n’eut jamais officiellement d’enfants. D’ailleurs, on ne lui connaît aucune histoire amoureuse, à l’exception de la pénible affaire suivante: une jeune femme Luigia Servet voulu contraindre Joseph Rosalinde à se marier avec elle pour reconnaître sa fille Catherine. Notre écrivain plaida que la dame en question était sous l’emprise secrète d’un autre homme et pu s’en tirer en payant une somme de 800 lires à la dame.

Donc, Maïr ne peut être apparentée que par une branche collatérale. De ce fait, elle a reçu il y a déjà quelques années, (en 1985) de la mairie de Saint Jeannet une invitation à la célébration du 200iéme anniversaire de la naissance de Rosalinde Rancher. Depuis cette invitation son intérêt pour cet aïeul a redoublé.

 IG : Mais alors comment lui est venue l’idée de la création de l’association et surtout au travers d’elle d’amplifier le terme de création ?

RB : S’agissant de la créativité il ne faut pas oublier son passé de psychothérapeute. Elle a d’ailleurs écrit un livre où elle le raconte. Elle explique aussi, comment par exemple elle a rencontré Rose Kennedy, la mère du regretté président des Etats-Unis, et comment elle lui a enseigné à parler le français…

Mais pour revenir à l’association, il faut dire que trois aspects m’ont intéressé de prime abord : d’une part la réunion de quelques amis sympathiques autour d’une tasse de thé pour discourir de différents thèmes; ensuite, l’idée de la créativité, correspondait à mon désir de peindre, de créer, etc. ; enfin, il y avait la culture du débat que j’apprécie beaucoup. Je voyais que l’ensemble des trois aspects fonctionnait correctement mais ce que je souhaitais faire en plus, c’était de nous constituer en un véritable laboratoire d’idées (think tank en anglais) c’est à dire regrouper des gens pour travailler sur des idées qui peuvent éventuellement servir à d’autres organismes, à d’autres associations et plus généralement à d’autres citoyens pour progresser vers le futur.

 IG : Est-ce du brain storming?

RB : Non c’est plus que cela. Alors que «le brain storming» s’ouvre sur une recherche ponctuelle de solutions à un problème concret, le think tank est une démarche permanente et continue afin chercher à résoudre plusieurs problématiques connexes sur le moyen terme et le long terme. Dans notre association, c’est la créativité qui est mise à la question. Par exemple, les gens utilisent des mots se rapportant à la créativité dans un sens où ils sont très éloignés d’une réelle inventivité. Maïr, selon moi, l’emploi comme beaucoup de psychothérapeutes dans un sens qui correspond à un mot qui n’existe pas en français mais que j’ai pu découvrir sur Internet dans le titre d’une association : «l’initiativité». Il s’agit de faire miroiter aux gens qui sont déprimés, qui ne font plus rien, la solution idéale, celle qui consiste à prendre des initiatives! L’idée de prendre une initiative, l’idée d’arranger sa maison…

Est-ce que cela peut être caractérisé comme de la créativité? Peut-être pas selon certains;  mais c’est une question de jugement individuel.

 IG : Oui mais la créativité peut se concevoir dans les deux sens : tout d’abord dans celui du renouveau et dans le sens de la destruction. On peut prendre une initiative qui serait par exemple, celle de détruire un immeuble. On peut aussi détruire pour mieux reconstruire.

RB : Effectivement, le mot créativité peut être employé sous de multiples formes: par exemple, dans un cadre moral. En définitive, la créativité est une notion relative, un peu comme le temps pour Albert Einstein. Elle dépend donc, de ce qu'un jury décide à son propos. L'appréciation de la créativité va varier suivant l’observateur. Si l’observateur a un Q.I énorme, il ne va apprécier cette créativité qu’à partir d’un certain degré d’intensité inventive! Moi, comme c’est le concept de laboratoire d’idées qui m’intéresse, j’ai envie d’amener des choses plus nouvelles dans ce champ d’expérimentation. Et il me vient à l'esprit une autre conséquence de ce mot: si les gens mettent tant de prix à la créativité, c’est que, quelque part, ils veulent, probablement, en obtenir de la reconnaissance.

 IG : Mais a contrario on peut considérer aussi qu’être créatif c’est faire un don de soi-même sans attendre quoi que ce soit en retour. Le fait d’être heureux par la réalisation d’un travail, par exemple : «Se réaliser en tant qu’Homme».

RB : Peut-être qu’au début les gens veulent être reconnus et ensuite, par la force de l’habitude, ils ont de plus en plus envie de créer. Et finalement, on s’enrichit sans avoir besoin de recevoir des compliments! Pour appuyer cela, il me vient à l’esprit la fable du laboureur et de ses enfants de Jean La Fontaine, un autre fabuliste, bien plus connu que Joseph Rosalinde Rancher, qui se conclut par : «le travail est un trésor».