VIVRE  EN  SAGESSE

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Mme Rose-Marie Bellevue et ses enfants.

 

Isidore Grao

Le, 16 avril 2011

www.lavoixdecartier.com

 

 

 

Interview de Mme Rose-Marie Bellevue

Infirmière à l’Hôpital Royal Victoria de Montréal

Le 8 avril 2011

 

 

IG : Bonjour Mme Bellevue. Merci d’avoir accepté d’accorder une interview au journal électronique «La voix de Cartier”. Vous êtes infirmière à l’Hôpital Royal Victoria de Montréal. Pouvez-vous nous parler de votre métier ?

 

RB : J’ai commencé à travailler en 1980, à l’hôpital Hôtel-Dieu de Montréal comme infirmière dans le service de chirurgie. Deux ans plus tard je quittais l’hôtel Dieu pour le Royal Victoria. Au début je travaillais aux «soins intensifs». En 1984, j’ai été affectée à la «salle de réveil». Le métier d’infirmière est très exigeant car il est très demandant au plan humain et psychologique, mais j’aime  tout de même ma profession. Ce métier me permet de pouvoir aider les malades surtout quand ils souffrent que ce soit tant sur les plans affectifs que physiques ou psychologiques voire mentaux. C’est un métier très prenant mais c’est mon métier, pouvoir apporter un peu de compassion, aider, soigner avec l’aide de toute l’équipe médicale : médecins, infirmières, préposés.

 

IG : Effectivement on sent dans vos paroles beaucoup de compassion à l’égard des patients.

 

RB : En effet.

 

IG : Et les autres doivent bien vous le rendre.

 

RB : Je le crois car souvent les gens me disent «heureusement que vous étiez là», et cela suffit à soulager un peu ma fatigue.

 

IG : Il faut bien reconnaître que de nos jours les notions de compassion et de solidarité sont un peu galvaudés, et se rencontrent de moins en moins. Mais comment vous est venue l’envie d’être infirmière, par motivation ou par les hasards de la vie ?

 

RB : Je crois que c’est par motivation car déjà, toute petite, je jouais à l’infirmière avec les autres enfants. Je les «soignais», leur «faisait des piqures». Et petit à petit ce souhait s’est mis à prendre forme. Quand je suis arrivée au Québec, je voulais être soit journaliste soit infirmière. Mais bien vite je suis rentrée à l’école d’infirmière. J’ai toujours eu au fond de moi cette envie de soigner.

 

IG : Vous travaillez dans un hôpital anglophone, le Royal Victoria après avoir fréquenté un hôpital francophone. Est-ce que les conditions de travail dans ces types d’hôpitaux sont identiques, à votre avis ?

 

RB : Selon mon expérience personnelle et en fonction de mes souvenirs, j’ai trouvé que dans les hôpitaux francophones les relations de travail étaient trop hiérarchisées : par exemple, quand je voulais m’adresser à un médecin il fallait préalablement solliciter l’assistante, ou l’infirmière chef. Certes je vous parle de 1980. Peut-être que les choses ont actuellement évolué. Mais pourtant, à la même époque, j’arrivais au Royal Victoria et tout de suite j’ai pu constater que les communications à l’intérieur du corps médical étaient beaucoup plus faciles. On pouvait parler librement et directement au médecin.

 

IG : Question subsidiaire à la précédente. Est-ce que les rémunérations sont identiques dans les hôpitaux du Québec, qu’ils soient anglophones ou francophones ?

 

RB : Oui absolument car dans les deux cas c’est le gouvernement du Québec qui nous rétribue et ceci en fonction et application de la convention collective. A travail équivalent, les salaires sont identiques pour tout le monde et ne tiennent compte que de nos situations administratives.

 

IG : Mais comme vous travaillez dans un hôpital anglophone, vous devez parler anglais ?

 

RB : Oui je parle couramment l’anglais.

 

IG : Mais si vous faîtes partie du secteur public canadien, vous êtes donc une fonctionnaire ?

 

RB : Effectivement, je fais partie de la fonction publique Québécoise.

 

IG : Mais alors savez-vous pourquoi les fonctionnaires au Québec ont mauvaise presse, si l’on croit certains articles du journaliste Martineau, du politicien Deltell Président de l’ADQ. Une ministre actuelle décrivait les anciens fonctionnaires comme des «ronds de cuir».

 

RB : C’est peut-être vrai pour la généralité des fonctionnaires mais je crois que le public fait une différence quand il parle de notre corps de métier. Il semble beaucoup nous apprécier. C’est ainsi que pendant les dernières grèves, nous avons reçu un large soutien du public qui comprenait les motivations de notre lutte. Ce qui n’est pas toujours le cas pour d’autres grèves. J’ai l’impression qu’on ne nous considère pas comme les autres fonctionnaires. Durant ces grèves le public nous disait «compte tenu de vos contraintes de travail le gouvernement devrait vous payer plus !».

 

IG : On parle  dans les 2 ou 3 ans, de prévisibles pénuries du corps d’infirmières au Québec. Il manquerait près de 6000 infirmières. Cette situation peut provoquer des avantages et des inconvénients. A partir du moment où vous êtes moins nombreux, vous êtes davantage recherchés et on pourrait supposer une collaboration plus étroite avec les médecins d’où une meilleure considération, non ?

 

RB : Je crois que la pénurie du corps d’infirmières commence à se résorber. Il y a quelques années cette pénurie se faisait davantage ressentir au niveau de nos charges de travail trop lourdes. Mais la pénurie des infirmières n’est pas souhaitable car elle peut entraîner  des répercussions sur la qualité de notre travail. Mais je ne pense pas que malgré cela, nous recevions de meilleures rémunérations. L’infirmière est obligée de faire quelquefois des heures supplémentaires en cas de carence de la relève. Mais avec ce surcroit de travail et de fatigue il faut reconnaître que nos capacités de réactivité, de concentration risquent d’en pâtir. Et durant ces périodes délicates, il faut aussi reconnaître que les relations professionnelles deviennent plus difficiles. Le principal c’est de veiller à ce que les qualités des soins prodigués aux patients restent de bonne qualité.

 

IG: Mais à partir du moment où vos responsabilités sur le plan médical deviennent plus importantes, ne peut-on pas craindre une mise en cause plus facile sur le plan pénal ? Par exemple j’ai pu lire récemment qu’une infirmière avait été poursuivie devant les tribunaux à la suite d’une erreur de posologie.

 

RB : A titre personnel, je n’ai pas connaissance de pareil incident mais il est vrai que la lecture des journaux fait connaître certains problèmes. Il est vrai aussi que les infirmières sont des êtres humains comme tout le monde, avec leurs forces et faiblesses, mais ce risque s’accélère peut être lorsqu’elles sont saturées par la quantité de travail. La fatigue aidant, il faut craindre un certain risque à ce niveau-là. Quand on est fatiguée et que nous sommes obligées de continuer étant donné la relève est défaillante et que nous ne pouvons laisser les malades sans soins, quand nous sommes obligées de faire des heures supplémentaires, il est certain que notre corps réagit à cela et que nous ne sommes plus à l’optimum de nos capacités comme au début de notre quart de travail. Il faut être prudent avec les heures supplémentaires !

 

IG : Les heures supplémentaires sont-elles payées ou rendues ?

 

RB : Je pense que certains départements au sein de l’hôpital les paient et que d’autres les rendent. Dans le cas «d’heures rendues», l’accord de l’infirmière chef est nécessaire.

 

IG : Oui car rendre des heures ne fait que déplacer à plus tard le problème de pénuries. Il est vrai que dans un service dit «de réveil» comme le vôtre et compte tenu de certains cas délicats la présence permanente d’une infirmière devient obligatoire.

 

RB : Effectivement, car souvent quand les patients reviennent de la salle d’opération ils ne sont pas encore tout à fait réveillés, ce qui nécessite une surveillance et une concentration plus grande sur ces cas. Il faut être capable de réagir très vite aux problèmes du patient : par exemple si des problèmes de respiration apparaissent ! Heureusement nous disposons toujours de la présence à nos côtés de médecins, que ce soit des anesthésistes soit des chirurgiens, prompts à réagir très vite en cas de nécessité. Par ailleurs il faut dire aussi que nous disposons d’outils très adaptés à ces situations. Il est vrai que nous devons surveiller étroitement le patient et le stimuler par la parole jusqu’à son complet réveil.

 

IG : Toujours dans ce contexte de pénurie, les journaux font quelquefois état de démarchages d’infirmiers ou d’infirmières par organismes relevant du secteur privé, telles que les cliniques par exemple, où l’on dit qu’à même niveau de compétence professionnelle, les rémunérations sont largement supérieures à celles offertes par le secteur public, et pour quelquefois atteindre le double. Qu’en pensez-vous ?

 

RB : Je ne sais pas si l’on peut parler d’un doublement de salaires mais je sais qu’il n’est pas rare qu’ils soient  largement supérieurs aux nôtres. Mais il faut préciser que travailler par l’intermédiaire d’une agence peut s’avérer très rémunérateur, mais il faut relativiser ceci car toutes les sommes perçues ne sont pas soumises aux prestations sociales, exemple : assurance maladie, retraite, etc. A cela s’ajoute la précarité de l’offre du travail, d’une large disponibilité dans les horaires, et des déplacements très importants. Mais il est vrai aussi que des gens se sont fait beaucoup d’argent en travaillant pour les agences.

 

IG : Vous faîtes allusion aux agences de placement, faudrait-il comprendre que le personnel des cliniques ne fait pas nécessairement partie du personnel de l’établissement de soins. Ces infirmières seraient simplement dans ce cas louées par ces agences ?

 

RB : Cela peut arriver effectivement, mais les agences peuvent aussi vous envoyer dans des hôpitaux. Il s’agit de combler d’une manière urgente la pénurie des infirmières, mais pour les hôpitaux cela revient à augmenter très fortement les charges de personnel des établissements solliciteurs. Mais au fond ce n’est qu’une question de présentation comptable des budgets d’organismes publics pour ne pas recourir à d’embauchage supplémentaire, peut-être ? Certains chiffres font état d’une rémunération d’une infirmière «en location» à 60 dollars de l’heure voire beaucoup plus !

 

IG : Et vous madame Bellevue, n’avez-vous jamais reçu de proposition de recrutement par le secteur privé ?

 

RB : Oui, quelquefois des cliniques privées font appel à moi.

 

IG : Dans ce cas, pourquoi rester dans le secteur public puisque moins rémunérateur ?

 

RB : Moi je ne touche significativement moins que ce que une agence de placements peut offrir de dollars, ceci dit,  j’aime bien ma sécurité actuelle, pouvoir travailler avec une bonne équipe médicale que je connais bien. Et puis je préfère la stabilité de l’emploi que d’être en perpétuel déplacement.

 

IG : Vous sentez-vous bien dans ce contexte professionnel actuel ?

 

RB : Oui, j’ai préféré travailler sur la base hebdomadaire de 4 au lieu de 5 jours. J’essaie de profiter de la vie. Je fais mes 12 heures de travail pendant 4 jours et j’ai ensuite 3 jours pour récupérer. C’est plus difficile à assumer mais moins stressant pour moi.

 

IG : Selon quel horaire travaillez-vous ?

 

RB : Compte tenu de mon ancienneté je suis le plus souvent en équipe de jour, c’est à dire de 7 heures du matin jusqu’à 19 heures sans discontinuer. Maïs il m’arrive aussi d’assurer des chiffres de nuit ou de soir, selon les nécessités du service.

 

IG : Comme vous venez de le faire remarquer ces horaires sont fonction d’un tableau de service.

 

RB : Mais j’avoue que dans mon service, celui du «réveil» le nombre d’infirmières en fonction nous permet d’obtenir une certaine permanence de nos heures de travail .J’ai donc une vie quotidienne plus régulière donc plus équilibrée. J’avoue qu’il s’agit là d’un plus que je n’aurais certainement pas en louant mes services à droite ou à gauche.

 

IG : En dehors de votre métier d’infirmière, je sais que vous pratiquez aussi de la massothérapie. De quoi s’agit-il ?

 

RB : J’ai suivi une formation spécifique sur les massages musculaires, sur les massages profonds pour détendre les muscles stressés par la vie quotidienne, quelquefois.

 

IG : Comment exercez-vous cette activité ?

 

RB : Je l’exerce très peu et uniquement pour des personnes que je connais bien, en règle générale ce sont des infirmières ou des médecins ou autres personnes référées.

 

IG : J’ai lu que les infirmiers et infirmières Québécois devaient payer pour travailler. En fait il s’agit d’une somme de près de 500 dollars que vous verseriez chaque année à l’ordre des infirmiers. Est-ce exact ?

 

RB : En fait il s’agit d’une somme de 380 dollars qu’il faut payer chaque année à l’ordre des infirmiers pour être inscrit sur le tableau de l’ordre.

 

IG : Cette inscription au tableau vaut pour la reconnaissance de vos compétences professionnelles, mais sur le plan «défense personnelle», êtes-vous représentée par un syndicat ?

 

RB : Oui chaque hôpital possède un bureau syndical où l’on peut s’adresser en cas de problèmes professionnels. Là aussi on doit verser une certaine somme à chaque paye mensuelle.

 

IG : L’adhésion à un syndicat, est-il pour vous obligatoire ou volontaire ?

 

RB : Oui il est, je crois, obligatoire. Je pense qu’on est obligé d’adhérer à un syndicat mais je ne suis pas certaine de cette obligation. Je crois que je vais me renseigner davantage sur cet aspect. Mais tout le monde à l’hôpital est syndiqué. Je ne connais personne qui ne soit pas affilié à un syndicat ?

 

IG : En France, la liberté syndicale est totale. Nul ne peut être affilié d’office à un syndicat même «maison».

 

RB : Cela fait trente ans que je travaille à l’hôpital et je ne suis jamais intéressée à cet aspect.

 

IG : Avec ce métier si prenant, comment arrivez-vous à concilier vie familiale et vie professionnelle ?

 

RB : J’avoue que mes garçons sont grands maintenant, donc ce n’est plus un problème pour moi. Mais effectivement quand ils étaient plus jeunes, c’était pour moi un gros problème que de pouvoir travailler et continuer à pouvoir veiller sur eux, suivre leur scolarité, et d’autant que j’étais dans un service plus prenant que l’actuel. Mais je connais des consœurs qui se heurtent à ces difficultés. Heureusement qu’il existe beaucoup de solidarité dans le corps des infirmières et souvent nous sommes obligées de s’arranger entre nous.

 

IG : À votre accent, on saisit vos origines haïtiennes. Pourriez-vous dire que votre intégration à la société québécoise est réussie ?

 

RB : Oui je serais prête à le dire maintenant.

 

IG : Retourneriez-vous vivre en Haïti ?

 

RB : Vous connaissez les problèmes de vie à Haïti. Les Haïtiens rencontrent beaucoup de difficultés de toutes sortes pour vivre dans ce pays. Mais je sais que je retournerai dans ce pays, bien que maintenant, ma vie se soit faite au Québec. Je me sens plus autant canadienne qu’Haïtienne car j’ai vécu plus de temps ici qu’en Haïti. Mais mes souvenirs, mes racines, le climat, tout ceci me donne envie de retourner et me rend souvent nostalgique. Par contre, j’aime beaucoup le Québec, mon pays d’adoption.

 

IG : Et pourtant Haïti vient de se doter d’un nouveau Président, artiste de métier ! Qu’en pensez-vous ?

 

RB : je ne le connais pas très bien. Alors on va lui accorder une chance de réussite. Attendons pour juger !

 

IG : Vous impliquez-vous dans la vie politique Québécoise ? Que pensez-vous du débat actuel sur la souveraineté du Québec ? Vous sentez-vous concernée ?

 

RB : Je suis les évènements de la politique. C’est très important pour moi. Je ne dirais pas que je suis impliquée mais j’ai mes idées sur ce domaine.

 

IG : Les Haïtiens sont bien représentés au plan politique Québécois puisque vous ne devez pas ignorer que Mme Vivian Barbot, d’origine Haïtienne, est Vice-présidente du Bloc Québécois.

 

RB : Oui je le sais. Mais sur le plan de la souveraineté du Québec, je pense qu’à l’heure actuelle on n’est pas encore prêts. Dans les années 1980, la séparation avait plus de chances de réussir. Il y avait alors de fortes personnalités politiques qui défendaient ce projet. On sentait vraiment la possibilité d’une séparation du Québec avec le Fédéral, mais maintenant je n’y crois pas trop mais qui sait ?

 

IG : Pour terminer cette interview, auriez-vous aimé que je vous pose une autre question particulière ?

 

RB : Non je ne crois pas. Je voudrais seulement insister sur les dures conditions de travail mais qui me donnent tant de satisfactions sur le plan humain. De plus, je voulais ajouter que j’ai la chance de travailler avec une équipe formidable et toute bonne équipe est dotée d’une assistante infirmière chef de qualité. Nous sommes privilégiés de pouvoir compter sur une personne aussi  compétente, fiable, juste, et empathique.