UN  ESPRIT FIN  ENROBE D’UN GRAND SAVOIR

 

LE PERE  LEON  KPODA

 

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Isidore Grao

Le 8 octobre 2015

www.lavoixdecartier.com

 

 

Interview du 1 Septembre 2015

 

 

 

 

Liminaire : L’an dernier la Paroisse recevait en assistance pendant les mois de Juillet et d’août, le Père Eric HIEN qui comme vous arrivait du BURKINA FASSO (pays de l’Afrique de l’Ouest). Il a laissé, tout comme vous d’ailleurs (puisque vous êtes à 48 heures de votre départ) un excellent souvenir. Soyez donc infiniment remercié et ce à double titre, tout d’abord pour votre personnalité chaleureuse et ensuite pour avoir bien voulu m’accorder cette interview. Les lecteurs auront à découvrir peut être avec vous une autre facette de votre Pays.

 

I.G : Tout d’abord faisons connaissance avec vous. Quel est votre rôle dans le Diocèse  de Diébougou ?

 

PLP : Laissez-moi avant tout propos vous remercier d’avoir bien voulu me donner la parole. Je remercie aussi la coopération missionnaire Nice/Diébougou qui nous donne ainsi l’occasion de venir en Europe et surtout dans le cadre du service du Seigneur.

Le rôle que je joue c’est avant tout le rôle d’un prêtre et lié à cette charge je suis aussi au Petit Séminaire Saint Tarsicius en qualité de formateur des enfants qui ont le désir de devenir prêtres. En plus j’assure la formation intellectuelle de ces enfants en leur dispensant des cours d’anglais, de latin, et de musique. Je suis aussi depuis deux ans intendant ou économe de ce séminaire.

 

IG : À quel âge vous est venu l’appel de la foi ? Et dans quelles conditions avez-vous pu réaliser votre souhait ? Existe-t-il déjà des prêtres dans votre environnement familial?

 

PLP : Ma famille, dans un sens très large de cette acception, est encore dans l’animisme. La grande majorité de ses membres pratique encore les sacrifices d’animaux ; elle est encore au temps d’Abraham. Mais si l’on ramène ce terme au sens plus restreint de papa, maman et frères, j’ai eu la chance de naître de parents déjà chrétiens, et ils sont catéchistes. Etre catéchiste chez nous, c’est faire référence à un couple qui veut servir comme catéchistes et qui, après s’être décidé reçoit une formation de 3 ou 4 ans dans un centre de formation spécialement dédié aux futurs catéchistes. Puis il retourne dans sa paroisse d’origine pour être affecté dans les Communautés Chrétiennes de Base (C.C.B). Donc c’est dans ce contexte que je suis né, de père catéchiste Adolphe SOME et de mère catéchiste Félicité KPODA. Ma foi, je pourrais dire, est née dans un tel milieu ambiant pour être personnalisée par la suite.

 

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IG : C’est à ce moment là que vous avez voulu vous diriger vers la prêtrise?

 

PLP : Oui mais pas aussi très tôt, car je n’ai été scolarisé qu’à l’âge de 8 ans. A cette époque, les prêtres, les religieuses passaient dans les écoles pour susciter des vocations et établissaient des listes d’enfants intéressés dont moi-même. Toutefois, le terrain m’était déjà préparé par le fait que je sois enfant de catéchiste et déjà assidu aux services de la célébration de la parole ou bien des messes mêmes. C’est en classe de CE1 (cours élémentaire 1ere année) que je me suis décidé à inscrire mon nom pour devenir prêtre.

J’ai été admis et je suis passé par le petit séminaire Saint Tarsicius où je suis actuellement formateur, de la sixième jusqu’à la Terminale. Je suis sorti de ce séminaire après le baccalauréat pour poursuivre mes études au Grand Séminaire St Pierre /Saint Paul de KOSSOGHIN à Ouagadougou pour deux années de philosophie. Puis je suis allé étudier la Théologie pendant une année au Grand Séminaire Saint Pierre Claver de Koumi à Bobo Dioulasso. Après cela mon évêque m’a demandé d’aller poursuivre la théologie au GHANA qui est un pays anglophone où j’y ai étudié pendant 4 ans. J’ai été ordonné diacre en novembre 2010 et prêtre en décembre 2011.

 

IG: Vous êtes donc très jeune

 

PLP: Effectivement ! Mais l’Eglise a encore besoin des jeunes et de leur compétence.

 

IG: Est-ce la première fois que vous venez en France, ou en Europe, dans le cadre de votre prêtrise ?

 

PLP : En Europe ce n’est pas la première fois. J’ai déjà fait un séjour de 3 semaines en Allemagne en tant que Diacre dans le cadre d’un jumelage entre mon grand Séminaire et l’Université de Müster en Allemagne où l’on se rencontrait pour échanger. Dans ce cadre j’ai été choisi avec autres diacres et séminaristes pour nous rendre en Allemagne. Pour la France, cette année est la toute première fois venue et précisément à Nice.

 

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IG : Je constate que vous êtes polyglotte. Vous parlez l’anglais, l’allemand, le français vous avez plusieurs flèches à votre arc !

 

PLP : Oui c’est vrai. Autant que possible, si le prêtre peut avoir plusieurs flèches à son arc, je crois que c’est toujours mieux. Moi j’ai eu cette grâce d’avoir eu cette possibilité, d’abord par ma scolarisation au Petit Séminaire Saint Tarsicius où l’on apprend l’anglais dès la classe de 6ème, l’allemand dès la seconde, le latin de la 6ème jusqu’à la 3ème. On a donc le potentiel pour s’exprimer mais il faut être dans les conditions requises pour le réaliser. Le regret que j’ai actuellement est que l’anglais a effacé l’allemand que j’avais plus ou moins acquis en grande partie. D’autre part même en Allemagne on s’exprimait en anglais.

 

IG : Maintenant que vous avez pratiquement achevé votre séjour en France et avant de retourner dans votre pays quel est le bilan que vous tirez de cette expérience française ?

 

PLP : Comme je le disais hier, à la soirée d’au revoir, je remercie toutes les personnes qui ont été à l’origine de ma venue ici : je pense particulièrement à Monseigneur ANDRE  MARCEAU, Evêque du Diocèse, je pense aussi à la coopération missionnaire Diébougou /Nice, je pense au Père Guy Largillière, Curé de la Paroisse et toute son équipe et à toute la communauté chrétienne de la paroisse St Jérôme. Je les remercie tous au nom de la charité et de l’amitié vécue.

Pour revenir à la question du bilan je dois avouer que j’ai été grandement surpris (ce qui est normal, car quand on va ailleurs, il y a toujours la peur de l’étranger) mais ici, cette crainte a disparu très vite ; je me suis senti à la maison, j’ai été bien accueilli par une équipe presbytérale et une communauté chrétienne bien chaleureuse. A nouveau je remercie tout le monde pour l’affection et l’amitié qu’on a bien voulu m’accorder dans cette paroisse.

 

IG : Donc j’espère qu’une autre année on vous reverra peut être parmi nous ?

 

PLP : Me revoir parmi vous c’est possible si c’est dans le plan du Seigneur ; autrement selon les règles du jumelage et de la coopération Diébougou/Nice, c’est à tour de rôle que nos missions sont définies. Si je dois revenir à Nice ce serait peut être dans quatre ans à moins que ce ne soit sur invitation expresse d’ami(e)s.

 

IG : Maintenant que l’on vous connaît  un peu mieux, nous allons visiter votre pays. Par votre prédécesseur, le Père Eric HIEN nous avions une certaine vision du Burkina Faso, mais chacun d’entre nous possède une vision particulière des choses !

On peut définir votre pays comme un pays laïc puisqu’il existe une forte proportion de catholiques qui coexiste avec une autre forte proportion de musulmans. Or ces deux communautés vivent très bien ensemble et l’on voit des enfants de musulmans fréquenter les écoles des catholiques. Alors, à votre avis comment pourrait –on qualifier chez vous les relations entre la Religion et les Pouvoirs politiques ?

 

PLP : Sans trop vous mentir je n’ai pas jusqu’à aujourd’hui compris  la définition du terme de laïcité. On peut avoir plusieurs compréhensions de ce terme qui fait que tout se mêle. Alors je ne sais pas ce qui se vit actuellement. Est-ce vraiment l’idéal recherché depuis le début ? Ou bien existe-t-il une autre connotation du terme « laïcité » ? Toutefois, cela n’empêche pas que je puisse avoir mon opinion sur ce terme et sur les relations Eglise Catholique et gouvernement du Burkina Faso ou autorité politique.

Avant tout l’Eglise est constituée de personnes humaines qui font partir d’un Etat et qui doivent chercher le bien de cet Etat. L’Eglise par son enseignement social, sans être politicienne a aussi son droit de regard sur le fonctionnement de la société en général et de la politique en particulier surtout lorsque la population ne possède pas encore pleinement la dignité d’êtres libres. En ce sens l’Eglise ne réagit pas en tant que politicienne mais en tant qu’institution allant dans une dynamique de liberté de l’Homme et de tout l’Homme, apportée par Jésus Christ.

 

IG : Chez nous, en France c’est une loi de 1905 qui est intervenue pour séparer l’Eglise de l’Etat ! En  ce sens l’Etat n’a pas à interférer dans le fonctionnement de l’Eglise et vice versa pour l’Eglise dans le monde politique. Chaque institution respecte l’autre ; Les politiciens doivent faire abstraction de leur religion et viser les citoyens de toute obédience. Au sens philosophique je crois que la laïcité est la tolérance de son prochain et c’est aussi <ma liberté s’arrête là où commence la vôtre>

 

PLP : Si tel est le sens de la laïcité je vous encourage beaucoup car je crois qu’il y a encore de gros efforts à faire pour la mise en pratique de ces deux maximes. Là au moins je ne contredis pas la loi qui dit que l’Etat ne doit pas s’interférer dans les affaires de l’Eglise et vice versa. Mais exprimé ainsi, le rôle de l’Eglise est un peu limité, si je peux m’exprimer ainsi, parce que son rôle social va au delà de ces limites. On pourrait faire des débats interminables à ce sujet. Je prends l’exemple du « mariage pour tous » : on n’a pas écouté l’Eglise Catholique alors que l’Eglise peut très bien s’exprimer à ce sujet et qu’elle l’a fait d’ailleurs. Certes, une certaine différence dans les opinions se fait sentir à l’international et on pense que la France est notre modèle. Je fais allusion aux pays, anciennes colonies françaises en Afrique. Quand on voit que cette France qui devait nous orienter nous perd et que les hommes politiques adhèrent à cette évolution, on ne peut pas se taire.

 

IG : Mais vous savez Mon Père que toute civilisation est « mortelle » et qu’elle doit sans cesse s’adapter à son évolution provoquée par divers éléments surtout technologiques. Vous faites allusion au mariage pour tous, mais vous savez très bien que la plupart des grands pays l’ont adopté. La France n’a pas été une des premières à le faire ! Mais il convient de noter que ce type de mariage n’est pas approuvé par l’intégralité des Français. C’est dans cet esprit de tolérance que ce mariage a été adopté.

Mais pour changer d’orientation, il faut reconnaître toutefois que l’Eglise Burkinabé possède un grand pouvoir puisqu’elle aurait un monopole au niveau de l’alphabétisation. C’est l’Eglise chez vous qui forme les élites puisque nous avons vu plus haut que les musulmans n’hésitent pas à vous confier leurs enfants. A partir du moment où vous possèdez la scolarisation vous avez une certaine puissance, celle de former les esprits des enfants.

 

IG : Sur un plan plus politique cette fois récemment nous avons su par les médias que certains troubles se développaient parmi la population et surtout chez la jeunesse. De quoi s’agissait-il ?

 

PLP : Je prends des distances quant à vous dire les causes réelles des troubles au Burkina Faso. Dans le monde politique, il faut parfois se méfier des causes vite dites ou des raisons très vite brandies. En attendant la lueur de vérité sur les faits que seuls leurs acteurs peuvent donner, c’est ce qui se raconte qui est tenu pour parole d’évangile. Toutefois, il est certain que lorsque la vie des êtres humains est affectée et poussée exagérément jusqu’à la tombe, des troubles peuvent en naître. Il faut aussi reconnaître que le Burkina Faso est une nation qui est entrain d’acquérir la maturité politique. Les systèmes politiques et idéaux politiques sont passés au tamis de la maturité. Ce tamis ne pourrait laisser encore des régimes politiques de 27 ans et de surcroit des régimes qui voudraient modifier la Constitution en vue d’un nouveau mandat présidentiel. Ce qui est visé, c’est l’alternance heureuse des régimes politiques.

 

IG : Il y aurait donc encore un problème de démocratie dans votre pays. Mais comment cette démocratie se conjugue-t-elle avec la modernité ?

 

PLP : La démocratie est réclamée par tous sans être bien comprise de tous même de ceux qui sont au pouvoir. Il y a donc nécessité que ce terme et son contenu soient beaucoup plus explicités pour que tout le peuple puisse participer à cette démocratie. Il faut aussi comprendre qu’au Burkina Faso il existe encore des régions qui nécessiteraient beaucoup plus d’alphabétisation pour qu’il y ait cette ouverture à l’expression et à la compréhension telle que vous vous la concevez ici.

 

IG : Ne croyez-vous pas que ce sont aussi les anciennes structures sociétales du pays dans les régions non alphabétisées qui freinent un peu cette évolution, car ce serait au cas particulier perdre un peu de pouvoir sur le village, par exemple ?

 

PLP : Je crois que la démocratie n’interdit pas l’existence de la famille. Car la famille ne se compose pas d’une personne ; elle n’est pas juste une maison mais plutôt cette ambiance et cette paix qui y sont recherchées pour le bien-être de tout un chacun. En ce sens, la famille et toute autre structure sociétale, qui n’est pas sans la famille, devraient être la base de la démocratie. Saper la famille aujourd’hui n’a pas de sens, car l’éducation se fait à la base dans et par la famille.

Ce que nous observons aujourd’hui ne m’étonne guère car une certaine compréhension libertine de la liberté priorise la liberté individuelle à la liberté communautaire qui pourrait s’appuyer sur le principe fondamental de la liberté-charité : « Ta liberté prend fin là où commence celle des autres ».

 

IG : Pour achever cette interview, parlons un peu d’économie. Le Burkina Faso est un pays pauvre parce que son sous-sol ne recèle pas de grandes richesses. Mais néanmoins le monde évolue. Sentez-vous que quelque chose bouge dans votre société vers plus de modernité ?

 

PLP : Je ne suis pas féru d’économie ; aussi, puissé-je dire si le Burkina Faso va évoluer dans le sens cité. Cependant, je me base sur ma foi pour nourrir l’espérance que les efforts entrepris en ce sens se poursuivront. On se dit qu’avec le temps et les efforts partagés par tous on arrivera à faire changer ce pays en évitant la corruption sous toutes ses formes. Si tous les Burkinabès acceptent d’être comme une chaine de bicyclette on arrivera à développer ce pays, petits pas après petits pas.

 

IG : Donc vous conservez la foi en votre pays. Malgré votre jeune âge je reconnais votre grande sagesse. Je vous remercie de m’avoir accordé cette interview, au demeurant très intéressante.