LA  TRADITION  TRANSMISE  A  CAPELLA

LE  GROUPE  ALTA  ROCCA

 

Description: i Love Peres:Users:iLovePeres:Desktop:2014-12-07:IMG_2403.jpg

 

 

 

 

 

Isidore Grao

Le 4 décembre 2014

www.lavoixdecartier.com

 

Interview de M. Antoine  Savelli

 

 

 

IG : Bonsoir M. Savelli, vous êtes le Directeur de l’ensemble ALTA ROCCA,  spécialisé dans les chants polyphoniques corses, qui va se produire en concert à l’église Ste Jeanne d’Arc de Nice, le vendredi 12 décembre 2014 à 20 heures. Je vous remercie d’avoir accorder cette interview à la « voix de Cartier »

 

IG 1 : Quand on parle de polyphonie, on pense tout de suite et d’une manière générale à la polyphonie corse. A votre avis qu’est ce qui en fait une caractéristique de ces chants ?

 

AS : La polyphonie Corse se veut  être le véhicule de la culture corse par la voix orale, par opposition à la culture manuscrite. Cette culture corse se transmet donc par voix orale ou par le chant. Dans le chant on retrouve les émotions de la Vie que ce soit dans les chants profanes, de tous les jours, ou à travers le chant sacré. Il est souventes fois question de la dureté de la vie, de la mort, enfin ce que vit un corse. Les chants transmettent ce que vit un peuple dans son insularité.

 

IG2 : Comment le profane que je suis peut faire la distinction entre polyphonie corde et chant folklorique ?

 

AS : C’est une très bonne question. Parce que pour certains le folklore, c’est désuet, cela peut faire aussi gadget.

 

IG3 : Ce que voulait souligner ma question était une allusion à la gravité du chant, peu de chants joyeux, on est toujours dans le sérieux et d’autre part le fait qu’en France on ne connaisse que deux polyphonie : la Corse et la Basque, qui par ailleurs se ressemblent un peu bien que fort éloignées géographiquement !

 

AS : On connaît aussi la polyphonie en Occitanie mais il faut bien reconnaître que Corses ou Basques il s’agit de peuples à forte identité. Pour l’Occitan, je pense à la Provence qui peu à peu a vu toutes ses traditions et son folklore moins chantées, moins mise en valeur.

 

 IG4 : J’aurais tendance à croire que la polyphonie est un chant très structuré ; puisque à partir d’un chanteur on peut donner diverses interprétations, solo, ou à plusieurs chanteurs.

 

AS : Mais cette polyphonie a toujours existé y compris dans les pays étranger, par exemple la Bulgarie. Mais petit à petit toutes ces traditions faute d’être ravivées ont pratiquement disparues. De même en France en Provence on parle peu des « 13 desserts »  du fifre ou du tambourin. Alors on ne fait plus la distinction entre tradition, folklore, histoire. D’ailleurs samedi 6 décembre 2014, en l’église St Jean d’Arène va être donné un concert en

« polyphonie provençale ».

 

 

IG5 : L’histoire nous enseigne aussi que la polyphonie Corse serait née aux environs du 10ieme) siècle et qu’elle servait aux bergers corses à communiquer entre eux de montagnes en montagnes.

 

AS : C’est vrai aussi, mais cela fait partie de la tradition orale, de la solitude des êtres, et le besoin de communiquer se faisait au travers des vallées et des montagnes. C’est ainsi qu’on se retrouvait le soir et c’est surtout le soir que s’installait cette polyphonie profane. On était toujours dans l’échange parce qu’on avait à raconter, à se parler, annoncer des mariages, des deuils, de naissance, enfin parlé d’un évènement, etc. Et que ce soit en Corse ou en Sardaigne, car la polyphonie existe aussi en Sardaigne.

 

IG6 : Pourtant quand on parle de polyphonie on constate que dans la sémantique des mots, le mot « poly » signifie plusieurs donc la polyphonie ne pouvait être qu’un dialogue entre deux bergers ?

 

AS : Dans la caractéristique du mot polyphonie on retrouve le quotidien et l’émotion d’une vie, et à travers les différentes voix, ou différents tons, on assiste à la mélancolie, à ce qui faisait la vie autrefois avec ses joies et ses peines ! On pourrait dire que la polyphonie reste l’aventure du quotidien à travers  différents chants.

 

 IG7 : Pour ce que j’en sais de cette polyphonie c’est que deux types de chant émergent du lot à savoir, le Corse et le Basque qui semblent d’ailleurs avoir beaucoup de points communs , le principal étant le son guttural et grave du chant !

 

As : Effectivement il y a beaucoup de tristesse. Je ne voudrais pas être pessimiste, mais on ne peut pas dire que ce sont des chants de joie bien qu’il en existe. Mais ceux-ci sont en nombre très restreints. Car en règle générale ils expriment toute une vie de labeur dans des conditions assez rudes.

 

IG8 : Donc il s’agit, dans un premier temps, d’une transmission de la tradition sous forme de chant car l’écriture à cette époque lointaine était très peu développée. Puis plus tard avec l’évolution des années on retrouve ces chants dans les églises et deviennent des chants sacrés. Par exemple dans le chant grégorien on retrouve beaucoup de similitudes avec la polyphonie corse : le plus connu étant le DIU VI SALVI REGINA.

 

AS : C’est un chant religieux qui honore la  Sainte Vierge Marie, qui est devenu par la suite un hymne. C’est ainsi que le 8 Décembre, le jour de la Sainte Immaculée Conception est devenue notre fête. Nous la fêtons comme patronne de la Corse.

 

IG 9: Pour revenir à la polyphonie, il semble que selon la tradition, elle est chantée par trois de voix ou de tonalité différentes. Tout d’abord, la voix du baryton autour de laquelle doit venir s’agréger en la complétant 2 autres types de sonorité.

 

AS : Absolument, c’est cela. Mais du moment où la voix de la base est belle, celle du baryton on peut y ajouter plusieurs autres voix, donc plus de trois voix. Dans certains cas on peut être quatre, cinq, six chanteurs. Le principal est d’obtenir un accord entre les chanteurs pour que le public puisse apprécier ce chant.

 

 IG 10: À partir du moment où il y a plusieurs chanteurs, il faut obligatoirement une base pour que les autres voix puissent venir s’accorder et s’harmoniser.

 

 AS : Le baryton est le socle des voix.

 

 IG11 : La seconde voix, de ce trio de base est qualifiée de tierce. Celle-ci aurait des tonalités orientales, peut être à cause du poids de l’histoire. Car il ne faut oublier, le corse est une île en pleine méditerranée et elle fut l’objet de nombreuses tentatives d’invasions mauresques.

 

AS : Probablement. Il faut se rendre à l’évidence qu’à l’époque, la radio, la télévision n’existaient pas et l’histoire du chant  permet à l’esprit de s’élever, le rapport entre la terre et le ciel, et il n’y avait pas besoin d’invasions guerrières pour développer cette polyphonie. Tout est possible. On peut très bien faire des vibratos, etc. même par des amateurs chanteurs. On imagine le soir à la veillée autour d’un bon feu de cheminée une personne entonnant quelques notes et aussitôt tous les présents reprenant le chant. A partir de ce moment on pouvait avoir toutes sortes de voix. Donc c’est en pratiquant qu’on découvrait que d’autres sons existaient et que l’ensemble était très mélodieux.

 

IG12 : Nonobstant cela on ne peut ignorer que votre drapeau représente la tête d’un maure.

 

AS : Sur ce point, il existe plusieurs versions, plusieurs définitions de cet écusson ! Les Corses ne sont pas très d’accords sur l’origine de ce drapeau et le sens de ce symbole.

 

IG 13 : Et pour terminer le trio de base, on trouve donc la troisième voix qui est un son guttural un son grave qui enveloppe les deux autres tonalités. Les trois  tonalités étant complémentaires mais formant un tout !

 

AS : Ce qui est intéressant dans la polyphonie c’est que l’on peut démarrer une chanson pendant deux ou trois minutes et les autres chanteurs peuvent me rejoindre sur ce chant. C’est donc une manière aussi de démontrer que la communauté pouvait se rejoindre par ce chant. Je pouvais commencer un chant en racontant ce qui m’était arrivé dans la journée et on pouvait très bien se joindre à moi par l’intermédiaire de cette polyphonie. Dans la majorité des cas il s’agit de l’improvisation pure.

 

 IG14 : Mais alors est-ce qu’ils vous arrivent aussi de composer des chants, parce qu’à  vous entendre, il semblerait que chaque chant soit unique et que l’on ne puisse pas le réinterpréter ? En quelque sorte un chant premier du cœur à l’état brut.

 

AS : Il est vrai que certains chanteurs ou groupes professionnels composent des chants pour les réinterpréter mais à l’origine il n’y avait pas d’écriture et tout était issu de la mémoire ! Et comment pouvoir composer si ce n’est à travers la mémoire, tout simplement !

 

G15 : Comment s’est composé votre ensemble ? Entre amis ? 

 

AS : Uniquement par affinité. Moi je réside à Nice mais les autres membres du groupe résident en Corse. Donc c’est parce que l’on se connaît, et que l’on s’apprécie tous. Mais notre groupe n’est pas limitatif dans sa composition. Il arrive très souvent que d’autres chanteurs viennent nous  rejoindre et pour différents motifs : soit qu’ils sont de passage, ou qu’ils en ont envie, tout est possible ! Le groupe n’est pas figé ! Récemment on a donné un concert à Nice avec un Evêque Corse et on a été rejoint dans le chant par un niçois et dont les origines ne sont pas du tout corses. Il n’y a pas de limites ! Il suffit de posséder une voix et de vouloir participer au chant. C’est donc un chant de partage.

 

 IG16 : Moi ce qui m’émerveille c’est la facilité avec laquelle un inconnu peut s’intégrer à votre chant.

 

AS : Il y a tellement d’émotions dans le chant que spontanément et sans aucune réflexion on rejoint le groupe. Et on reconnaît bien là le poids de l’histoire. Certains n’apprécient pas la polyphonie à cause de la gravité de ce chant.

 

 IG17 : Oui mais a contrario il ne faut pas oublier que certains grands compositeurs, tel  J.S. Bach s’en est servi. Mais en fait de combien de membres se compose votre groupe ?

 

AS : Il y a quatre autres personnes qui chantent avec moi. Nous sommes cinq au total actuellement. Mais tout dépend du lieu où nous nous produisons car il existe des lieux qui méritent plus de voix. Par exemple l’église Ste Jeanne d’Arc à Nice qui par son architecture possède une magnifique et particulière sonorité  ( voir à ce sujet sur le blog : wwwlavoixdecartier.com, l’interview n° 153 donnée par le professeur Mme Pelissier, intitulé «  Quand l’Art rejoint le symbole » où l’on y apprend qu’à sa construction par le jeune architecte Jacques Droz, celui-ci fit construire le dôme central de l’église en juxtaposant 23 000 briques tubulaires pour produire la sonorité des « vases renversés »).

 

IG 18 : Combien de titres comptez -vous interpréter cette soirée ?

 

AS : C’est une très bonne question car bien entendu le 8 décembre nous étions à l’Immaculée Conception mais en même temps nous nous rapprochons de Noël pour fêter la naissance de Jésus. Donc à cette occasion nous allons interpréter des chants  suivants de Noël et des chants sacrés. Voici donc le programme de nos chants :

 

Dix chants sacrés : Introït, Sanctus, Agnus, Kyrié, Communion, Offertoriu, Adeste fidéles, Ave Maria, Dio vi save Regina-.

Des chants de Noël : Notte Santa (Douce nuit), Tra lui boi (Entre le bœuf et l’âne), Tu scendi (Tu descends des étoiles), Babbucciu natale (Papa Noël).

 

IG19 : Est-ce que vous comptez interpréter le DIU VI SALVI REGINA ?

 

AS : Bien entendu.

 

IG 20 : Et pour terminer l’article une dernière question relative à la mise en scène ! Quelle tenue allez vous adopter pour ce concert ? Costume de couleur noire.

 

AS : D’une manière générale nous adoptons tous la même tenue, soit uniformément de couleur noire soit le pantalon noir et une chemise blanche, là aussi pour respecter la tradition. Pour le concert du 12 décembre 2014, nous serons en pantalon noir et chemise blanche.