QUAND  L’AFRIQUE  SE  REVEILLERA

 

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Père Éric Hien

 

 

 

Isidore Grao

Le, 5 août 2014

www.lavoixdecartier.com

 

 

 

Interview du Père Éric Hien

Directeur Diocésain de l’Enseignement Catholique

Diocèse de Diebougou

Burkina Faso

Le, 31 juillet 2014

 

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IG : Bonjour Père Éric. Merci d’avoir bien voulu accorder cette interview à « La voix de Cartier ».

Vous êtes arrivé, début juillet du Burkina Faso (ex-République Voltaïque) pour rejoindre l’équipe ecclésiastique de la paroisse de Saint Jérôme à Nice. Comment vivez-vous ce dépaysement ?

 

PE : Merci pour l’interview que vous m’accordez. Effectivement j’ai quitté le Burkina Faso le 26 juin passé et je suis arrivé finalement à Nice le 28. Tout de suite, on se rend compte du changement que l’on a effectué, et ce, à plusieurs niveaux. Dieu merci ; moi j’avais déjà eu la chance d’effectuer un premier séjour en France en 2010. Je constate  néanmoins toujours un  certain dépaysement, mais en même temps ; que l’acclimatation s’est faite un peu plus rapidement. Depuis mon premier séjour, beaucoup de choses ont changé, mes interlocuteurs ne sont plus les mêmes, le calendrier et le programme d’action ont aussi changé, mais il faut entrer avec un esprit ouvert pour être capable de recevoir les autres. En effet les autres ont beaucoup de choses à nous apprendre. Et comme dit l’adage « il faut toujours désapprendre pour apprendre ». Il fallait donc que je réussisse à me détacher des réalités d’Afrique pour apprendre celles de l’Europe, et, plus précisément celles de la France et de la zone de Nice.

 

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IG : On a raison de dire que la vie est un perpétuel renouveau. Il y a encore un siècle ; c’étaient des prêtres européens qui faisaient les missionnaires chez vous en Afrique. Aujourd’hui, on assiste à l’inverse. Ce sont des prêtres Africains qui viennent apporter aide et assistance à leurs frères européens !

Que pensez-vous de cet état de fait ?

 

PE : La question est très importante ! Elle est même d’actualité et pleine d’intérêts ! C’est ce que nous constatons de nos jours ! Une espèce de mouvement inverse. Mais je n’aime pas trop le qualificatif d’inverse parce que cela donne l’impression que « l’envers est le contraire de l’endroit » selon une expression bien de chez nous. On pourrait plutôt dire que ce mouvement de prêtres Africains est porteur de bonnes nouvelles. Il faut situer cela dans le grand contexte mondial du donner et de recevoir et dans celui où nous sommes appelés à former une communauté. Par exemple : je donne à l’un, l’autre donnera au suivant et vice versa, chacun apportant quelque chose, pour l’édification de deux communautés de deux continents. Effectivement l’évangélisation au Burkina Faso a commencé précisément en 1900 ; il y a donc un peu plus de 110 ans, voire  exactement 114 ans. C’étaient des missionnaires, les « Pères blancs » comme on les appelait. Ils venaient plus précisément de France et d’Europe d’une manière générale. Ils sont venus apporter à nos grands-parents l’Evangile du Christ. L’Afrique a bien accueilli ce message de salut. Vous savez qu’en Afrique les conversions se sont faites en masse, et l’église africaine est assez dynamique aujourd’hui.

Les visiteurs en Afrique le savent et le reconnaissent. Aujourd’hui cette vitalité est appelée à se répandre aussi pour apporter cette bonne nouvelle aux églises d’Europe qui sont, comme on dit, vieillissantes. Quand on dit la messe ici, on voit que les gens ont vraiment la foi, mais malheureusement  cela ne concerne qu’une certaine génération ! Ce sont surtout les fidèles adultes qui ont conservé leurs habitudes de prière. Les prêtres d’ici seraient considérés chez nous comme des personnes âgées. On retrouve la même difficulté chez nous, on a beaucoup de difficultés à trouver des vocations de prêtres parmi la jeunesse. Le problème se pose donc comme en France, et plus précisément pour notre paroisse de Saint Jérôme, on a été obligé de rassembler 3 ou 4 clochers pour faire une paroisse. Alors comment desservir tous ces clochers quand on a un personnel déjà fatigué. C’est pour cela que l’Eglise d’Afrique dans  l’Esprit universel du Pape à annoncer la bonne nouvelle en Afrique, est appelée à devenir à son tour missionnaire, non seulement pour l’enracinement en Afrique ; mais aussi à aller dans d’autres continents, notamment en Europe, pour réchauffer un peu ce qui avait déjà tiédi.

 

IG : Maintenant si vous voulez bien, faisons connaissance avec votre pays ! Peut-on dire que le Burkina Faso est un pays laïc ?

 

PE : Oui le Burkina Faso est un pays laïc. Maintenant il faut bien comprendre la définition du mot laïc.

Laïc selon l’entendement vrai que l’Eglise propose au monde et que celui-ci devrait accepter ; c’est que l’Eglise ne fait la promotion d’aucun courant religieux, mais en même temps que l’Etat n’est pas d’un bord particulier. Il n’y a pas de religion d’Etat. Mais cela veut dire aussi que de l’autre côté l’Etat doit promouvoir le fait religieux afin de pouvoir à tous les religieux d’exister et de pouvoir se développer selon leurs principes particuliers.

 

IG : Vous venez quasiment de répondre à la question suivante, à savoir, dans votre pays comment se conjuguent politique et religion ?

 

PE : Pour le moment au Burkina Faso cela se conjugue particulièrement bien parce qu’au final les unes et les autres ont fini par comprendre que bien que l’on s’adresse aux mêmes populations ; il n’y a pas lieu de faire du prosélytisme ; qui serait dangereux autant pour l’un que pour l’autre. C’est à dire que le politique s’occupe des affaires temporelles de la nation, c’est à dire  les questions économiques, financières, politiques, sociales, et l’église s’occupe spécifiquement du domaine spirituel. Ce ne sont donc pas des domaines opposés mais bien au contraire qui sont appelés à se compléter car comme je l’ai déjà dit le politique et le religieux s’adresse aux mêmes personnes. De sorte qu’il y ait coordination entre les deux. L’Eglise a des relations assez paisibles avec le Gouvernement, qu’elle essaie d’éclairer à travers des analyses des faits sociaux, et de ses avis qu’elle donne sur le fonctionnement de la société. Il y a donc une complémentarité qui est pour le moins formidable.

 

IG : En France on n’ignore que dans cette partie d’Afrique existe une forte communauté musulmane. Peut-on dire qu’au Burkina Faso il y ait une coexistence pacifique entre Musulmans et Catholiques ?

 

PE : Oui, beaucoup d’efforts ont été fait de part et d’autre ; que ce soit du côté des musulmans que du côté des catholiques. Il est louable de le relever car il est vraiment rare de trouver des affrontements entre les membres de ces deux religions. Chacun a sa façon de présenter son message, d’animer sa communauté. Mais je pense qu’il y a beaucoup de tolérance des uns par rapport aux autres. Les catholiques font attention de ne pas blesser la sensibilité des musulmans et les musulmans font de même. On est d’ailleurs en train d’intensifier le dialogue inter religieux. Dans toutes les paroisses catholiques du Burkina Faso vous trouverez un prêtre spécifiquement dédié aux relations inter religieuses. Des réunions nationales inter religieuses se tiennent par ailleurs. On essaie ainsi d’adopter une même ligne de conduite pour essayer d’amener dans nos prêches, dans nos sermons, dans nos homélies à créer un certain sens de la famille pour pouvoir ainsi développer ainsi un dialogue.

Une nouvelle formidable nous est venue de Doria. Doria est à la frontière du Mali, où là-bas les musulmans sont majoritaires ; il y a aussi  un diocèse catholique, et ils ont créé là-bas avec les frères musulmans une union fraternelle de croyants. Cette union rassemble les catholiques, musulmans, protestants et jusqu’ à une date récente le président de cette union était un musulman. Ainsi quand les musulmans ont une activité, les catholiques sont représentés, de même quand il s’agit d’activités catholiques, les musulmans sont là. Ainsi dans tous les diocèses c’est également ce dialogue qui est promu. Un petit incident néanmoins, eut lieu en 2012 ; à l’occasion des 112 ans de l’église catholique et de son enseignement il y a eu des groupuscules mais qui n’ont toutefois pas été revendiqués par la communauté musulmane. Ces groupuscules voulaient que pour l’enseignement catholique on ne fasse pas figurer la croix dans les écoles catholiques et  ont menacé de retirer de ces écoles leurs enfants musulmans. Mais ce mouvement s’est vite éteint  Mais vous voyez d’une manière générale on peut dire qu’il existe un excellent  dialogue entre les religions.

 

IG : Maintenant si vous le voulez bien, nous allons faire connaissance avec vous. Comment vous est venue cette vocation pour la prêtrise ?

 

PE : C’est une question que l’on m’a souvent posée et j’ai toujours répondu que la réponse était difficile. Quel que soit le prêtre à qui vous poserez la même question, il vous fera une réponse identique à la mienne. Si vous permettez une petite plaisanterie je vous retournerai la même question en vous demandant pourquoi vous avez épousé telle femme et non pas la voisine ? Ce dont je me souviens c’est que déjà, tout petit, un jour on nous a demandé ce que l’on voulait faire plus tard et j’ai répondu  que je voulais être frère. On m’a envoyé au Camp Samuel ensuite, et là je me suis plutôt orienté vers la vie de prêtrise. Après je suis entré au séminaire et j’ai bénéficié de la formation dispensée au petit et au grand séminaire et me voilà prêtre aujourd’hui avec toutes les difficultés mais aussi les joies qui ont été les miennes. Si je devais à nouveau choisir, je choisirai de devenir prêtre.

 

 

 

IG : Mais je crois savoir qu’au sein de cette église, vous occupez des fonctions de responsabilité, lesquelles sont-elles ?

 

PE : Actuellement, je suis Directeur diocésain de l’enseignement catholique de Diebougou et en plus je m’occupe aussi de l’accompagnement moral et spirituel des militaires et para militaires  qui sont dans le diocèse. Cette dernière fonction d’aumônier militaire je l’avais commencé à GAOUA. Et après je suis retourné dans mon diocèse d’origine qui est Diebougou et là on m’a confié de poursuivre cette tache auprès des gendarmes, des policiers municipaux et nationaux, de m’occuper de tous les corps militaires et para militaires. Mais ma fonction première, c’est l’animation, l’administration des écoles catholiques. Nous avons des écoles catholiques dans nos diocèses mais il faut tout de suite préciser que ces écoles ne sont pas des écoles confessionnelles qui feraient de la discrimination. Tous les enfants sont accueillis  que ce soient des musulmans, des protestants ; mais il y a un directeur  qui essaye de coordonner toutes ces écoles tant primaires que secondaires en espérant que nous aurons bientôt les niveaux de la maternelle et du supérieur.

 

PE : Dans toutes ces fonctions est-ce que vous êtes appelé à vous déplacer beaucoup ; Nous venons d’apprendre que récemment dans un accident d’avion qui reliait Ouagadougou à Alger, un des vôtres, le Père Aristide avait perdu la vie ?

 

PE : On est appelé à se déplacer beaucoup à l’intérieur comme à l’extérieur du Burkina Faso parce que les écoles regroupent des enfants et les enfants ont besoin d’une présence quasi permanente. Il y a les enseignants qui sont dispersés dans les différentes écoles, qui font l’animation pédagogique. Mais les jeunes ont besoin de voir assez régulièrement les directeurs diocésains pour pouvoir faire connaître leurs difficultés et faire remonter leurs attentes. Il faut donc avec les enseignants étudier la manière d’orienter l’enseignement qu’on leur dispense. Donc à l’intérieur du Burkina Faso je fais beaucoup de déplacements et puis en plus de tout cela, il faut ajouter les réunions nationales qui se déroulent à la capitale Ouagadougou, qui est située à plus de 400 kilomètres de Diebougou. S’ajoutent aussi les réunions internationales pour la coopération missionnaire. Il faut donc beaucoup dialoguer pour explorer de nouvelles perspectives.

Ces déplacements ont des répercussions sur la santé et la fatigue qu’elles engendrent et les risques inhérents à ces déplacements de par l’état médiocre de certaines routes, etc.

 

IG : En France, on sait que cette région africaine connaît actuellement une grave crise militaire créée par des terroristes qui se réclameraient du Djihad ? On sait aussi que la France a du envoyer un contingent de militaires pour vous aider à maintenir la paix. Comment la population vit-elle cet état de crise ?

 

PE : En ce qui concerne le Mali, je ne saurais dire grande chose en dehors de tout ce que nous avons vu au travers des médias avec la télévision et le dernier passage de François Hollande au Mali. On a vu l’accueil qui lui a été réservé. Donc pour nous qui sommes au Burkina Faso, voisins de cette situation de crise d’un pays voisin consécutif à un mouvement nationaliste, selon certaines rumeurs, ce dernier avait l’intention de prendre une partie du Burkina Faso, la partie principalement située au nord du pays. C’est donc une crise qui nous touche par des incidences économiques et politiques. L’intervention de la France a été bien saluée par la population. Sans cette intervention française je pense que nous serions aujourd’hui dans une grande insécurité si on importait chez nous toute la barbarie et les monstruosités qui se sont déroulées au Mali. On a vu même des musulmans qui s’attaquent à d’autres musulmans. Donc il fallait craindre que lorsqu’ils s’attaqueraient à des non musulmans ce ne serait plus une crise mais que cela pourrait devenir un enfer. La population l’apprécie cette intervention de la France à sa juste valeur.

 

PE : Pour vous avoir côtoyé pendant près d’un mois à l’église Sainte jeanne d’Arc, je peux dire que ce que j’ai constaté en vous c’est surtout une différence de comportement humain avec celui des autres prêtres européens ! En ce sens que l’on sent une très grande convivialité et une écoute différente avec les fidèles ?

 

PE : Je dois d’abord vous remercier pour ce compliment. Je l’accepte comme un appel à montrer encore plus de convivialité. Je pense que quel que soit le niveau de responsabilité que vous avez, quel que soit le rang social que vous occupez dans la société vous faîtes toujours rejaillir votre personnalité, votre caractère ; votre « moi ». Par exemple même si je suis une ménagère, le plus important c’est de faire le travail avec bon cœur. Parfois nous agissons en automate. Par exemple les péages au Burkina Faso sont tenus par des personnes, en Europe, je constate que de plus en plus vous avez affaire avec des caisses enregistreuses. Chez nous au passage vous pouvez parler à des humains, leur dire bonjour, parler de tout et de rien, mais le plus important c’est que vous n’avez pas rompu ce contact humain ! Le risque donc, par la généralisation de ces systèmes c’est que les humains eux aussi deviennent à leur tour des automates. Un prêtre pourrait très bien dire la messe et penser que le reste ne le concerne pas. Pour les fidèles, c’est pareil, ils suivent la messe ensemble, mais après la messe ils ne se connaissent plus. Donc ce n’est pas un problème de prêtres seulement c’est surtout un problème de chrétiens ; Est-ce que nous avons su conserver cette chaleur humaine ? On dit qu’en France le taux de solitude est en train de galoper. Il existe ici beaucoup de personnes âgées, et personne ne va leur rendre visite. C’est donc un problème général et si on n’y prend pas garde on va devenir des robots, une société déshumanisée. Moi je viens d’Afrique et pour l’instant nous ne sommes pas rendus à ce point ! On est là ensemble, on se salue avant, après la messe, on échange et le prêtre est là pour animer tout cela

 

IG : Vous me donnez l’impression d’être un prêtre très à l’écoute des problèmes des fidèles ! Est-ce spécifique à votre personnalité ou d’une manière générale caractéristique de tous les prêtres africains ?

 

PE : Je dirais que d’une manière générale c’est propre à tous les prêtres. Car un prêtre par définition c’est quelqu’un qui a donné sa vie pour l’église donc aime le Christ ! Est-ce que le Christ faisait de la discrimination ? La réponse est non ! Le Christ allait vers tout le monde. On pourrait dire que le prêtre est aujourd’hui « l’auto-Christ ». On dit que la Grace perfectionne la Nature. C’est la grâce humaine qui est là ; c’est à dire mon caractère, ma personnalité, mes projets, etc. Il faut donc que j’accepte de mettre tout cela dans les mains de Dieu, et celles  de l’église. Mais il peut se trouver que certains fassent obstacle à cette grâce. Ils ne pensent qu’à eux et à leur intérêt égoïste. C’est peut-être en cela que la différence peut se ressentir. Autrement dit ; tous les prêtres devraient avoir cette ouverture aux autres comme le Christ l’eut ! En Afrique c’est ainsi que nous le ressentons. En Europe vous avez d’autres préoccupations, d’autres valeurs. En Afrique nous privilégions encore la famille, la communauté, c’est sur cela que je mets moi-même beaucoup d’accent. Si on n’a plus de famille on n’a même plus de personnes mais uniquement des individus. Et de ce fait chacun vit isolé et souffre de ses problèmes. Et c’est ce que je voudrais que l’on évite.

 

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IG ; Si vous permettez, je vais vous donner une impression toute personnelle et qui bien sur qui n’engage que moi. Par exemple même dans la liturgie j’ai remarqué que certains évènements vous affectaient  plus que d’autres, de manière que le baptême semble avoir plus d’importance que des funérailles. Vous sembliez regretter que pour des funérailles de par les dépôts des gerbes de fleurs, l’émotion, la tristesse, les européens semblaient davantage concernés. Alors que pour vous le baptême, c’est l’inverse, car vous en faîtes un instant de joie sacrée!

 

PE : Oui, tout à fait ! Vous savez  dans le rapport célébration des funérailles et célébration du baptême, je vois le rapport entre nature et grâce. En effet la nature, c’est l’émotion, les sentiments, alors que les funérailles mettent tout de suite les gens en émoi dans une émotion plus ou moins vive. Je vois qu’ici dans la célébration des funérailles les gens, j’allais dire, y participent d’une façon plus intense, tandis que le baptême qui relève de la grâce est plus banalisé. La grâce devrait venir en appui à la nature à nos émotions, à nos sentiments. On sent qu’il s’agit de quelque chose de plus intellectuel. Donc pour vous on sent que les funérailles cela émane du cœur, mais pour le baptême j’ai l’impression que l’on est arrivé à quelque chose de plus intellectuel. On fait venir des amis, on fait quelques photos et puis c’est terminé. Lors de la cérémonie, on pose la question aux parents s’ils ont l’intention de donner à leur enfant une éducation chrétienne ; ils répondent « oui » mais la suite ? Est-ce qu’ils vont apprendre à cet enfant à prier, à aller à la messe ? La marraine qui est là n’a peut-être plus mis les pieds à l’église il y a dix ans ; mais comme on a besoin de parrain et de marraine ils sont présents.  Quant aux questions élémentaires de la messe ils ne les connaissent plus. Donc je trouve que tout cela est intellectuel, on organise très bien cette célébration mais on oublie la partie essentielle du baptême  qui est celle de recevoir la grâce de Dieu qui donne droit à entrer dans l’église, qui donne droit aux funérailles chrétiennes. Les funérailles ce n’est pas un sacrement par opposition au baptême qui en est un ! Donc le plus important est le baptême. Il faudrait que tout le monde soit convaincu que le baptême est un moment important où l’on exprime sa foi en Dieu (la Grâce) alors que les funérailles sont plus ou moins un spectacle même si les gens pleurent et se lamentent (la Nature) car ils ne pensent pas forcément  au mystère de la résurrection ? C’est juste l’émotion humaine qui se manifeste.

 

 

IG : Par moments j’ai eu l’impression en vous écoutant parler que l’affectif semblait jouer un grand rôle dans ce comportement, qui pour moi pourrait friser à la naïveté (mais attention ici naïf tend à se rapprocher de la pureté) car on ne sent aucune arrière-pensée  d’intérêt dans ces paroles.

 

PE : Je l’ai beaucoup ressenti en Afrique au Burkina Faso et chez certaines personnes ici, c’est un comportement humain. On ne peut pas voir une personne qui vivrait comme un être désincarné qui n’aurait pas de réalité, d’affectivité, de sentiments, d’émotion. Il s’agirait de quelqu’un qui n’aurait plus de cœur. C’est notre cœur qui nous amène à avoir toutes ces émotions.

Je n’ai pas peur du mot naïf car il ressemble à la simplicité. La simplicité à laquelle le Seigneur nous invite. Etymologiquement le mot simple se rapproche de celui de parfait donc c’est cette signification que je préfère. Rechercher la perfection par la simplicité. Un peu à la manière des enfants qui sont capables de passer en quelques minutes des larmes au sourire et vice versa ; ceci est très fort en Afrique. Actuellement on dit les « Africains c’est l’émotion »  ou bien on rit, ou bien on est content, ou bien on se met en colère alors que l’occident c’est la réflexion qui prime, et on peut pleurer quand il faudrait rire ! Chez nous les émotions sont plus naturelles. Et ceci cadre bien avec l’évangile. Jésus a participé aux noces de Cana, un moment de fête et il a pleuré aussi son ami Lazare ; donc pour dire que Dieu ne nous demande pas de ne plus être nous-mêmes. Il ne parle  pas à des êtres intellectuels il parle à des êtres de chairs et d’émotion qui ont des sentiments, une âme, un corps. C’est tout cela qu’il faut unifier  pour louer le Seigneur. Quand je vais à la messe, je vois le Seigneur avec ma tête, avec mon corps avec toutes mes émotions et mes sentiments. C’est tout cela que Dieu veut ! Donnons tout à Dieu et lui sait faire la synthèse de tout cela.

 

IG : A partir de cela est-ce que le comportement des européens ne vous rebute pas un peu ?

 

PE : Cela nous surprend et ça me surprend de voir de telles réactions parce que j’ai l’impression que nous risquons de réagir par automatisme. Il faut revenir à la simplicité pour être capable de s’émerveiller ; pour être capable d’accueillir les choses qui se présentent à nous, de les accueillir avec beaucoup de sérénité, avec beaucoup d’espérance, avec beaucoup d’optimisme. C’est le langage humain de l’espérance chrétienne. Ailleurs, on parle d’optimisme, mais chez nous ; les chrétiens on parle d’espérance. L’espérance c’est toujours le renouvellement comme vous avez dit précédemment que la vie était un perpétuel renouvellement. Quelque chose se présente, eh bien j’ouvre mon cœur pour l’accueillir. Dans l’automatisme on veut tout prévoir, tout organiser jusqu’au moindre détail. De sorte que quelqu’un qui viendrait bouleverser ce programme ne serait pas bien accueilli. On devient des automates. C’est sûr qu’il faut avoir une planification de notre vie mais il faut savoir rester ouvert à tout nouvel évènement et à tout imprévu  quelles que soient les situations heureuses ou malheureuses qui peuvent se présenter à nous ! Je donne un exemple :

Au Burkina Faso vous prévoyez d’aller cultiver votre champ le lendemain, et pendant la nuit un membre de votre famille décède. Les funérailles étant ce qu’elles sont, c’est une grande obligation que d’assister à cet évènement. Donc vous avez beau planifié vos travaux aux champs, tout est remis en cause par ce décès. Cela a appris aux gens à être malléables, souples, rester humains.

 

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IG : pour terminer cette interview j’emprunterais à l’écrivain Roger Pierrefitte le titre de son ouvrage « Quand la chine s’éveiller.. » pour l’adapter à l’Afrique. On sait que l’Afrique actuellement connaît une grande gestation, alors « quand l’Afrique se réveillera… ? ». Selon vous que manque-t-il à cette Afrique pour qu’elle puisse se réaliser complétement au sein des nations ?

 

PE : Je crois que tout le monde est d’accord aujourd’hui pour dire que l’Afrique se réveillera. Il suffit de retourner dix ans en arrière pour constater tous les progrès réalisés dans les villes, dans le pays. Ceux qui retourneraient à la capitale Ouagadougou après dix ans d’absence, seraient aujourd’hui un peu perdus. Et ce changement s’est réalisé assez rapidement. Pour que l’Afrique puisse se réveiller dans de bonnes conditions, il faut que tout le monde y croit, et que tout le monde s’investisse. Bien que je ne sois pas un spécialiste de cette question je dirais que tous les acteurs doivent s’investir ! Je pense que les politiques ont un grand rôle à jouer ; c’est d’ailleurs  eux qui seront la cheville ouvrière de cette mutation. Cela devra passer par l’amour de ce continent à commencer par les Africains eux-mêmes.

Mais cela ne fait pas tout, il faudra aussi compter sur tous les autres acteurs à l’intérieur du pays : je fais allusion aux religieux ; aux coutumiers, à la société civile qui animent les secteurs économiques, financiers, religieux. Il faut que toutes nos énergies convergent vers cet idéal  et que tous nos efforts soient orientés dans ce sens. Si cette prise de conscience au niveau interne, national se réalise il faudra demander à la communauté internationale de nous y aider. A noter que la communauté internationale peut parfois nous desservir avec toutes ces proliférations des armes, tout ce pillage de ressources, ce ne sont pas uniquement des Africains qui sont responsables de cela car il y a peut-être des complices, des gens à l’extérieur qui jouent ce mauvais rôle là. Il y a aussi des gens qui ne sont pas partisans de l’éveil de l’Afrique ! Mais je pense que la communauté internationale peut avoir une bonne politique pour aider les africains à se réaliser. Si l’Afrique se réveille toutes ces aides que l’on aurait pu utiliser dans tel ou tel secteur en France ou en chine, en Allemagne (par exemple). Toutes ces aides pourront servir à autre chose. Les chinois disent « au lieu de donner à quelqu’un du poisson, il faut lui apprendre à pêcher ». Il faut que la communauté internationale nous aide pour multiplier les échanges d’égal à égal. Ce serait mieux ainsi et non pas dans une espèce de subordination les uns aux autres. Nous entretenons beaucoup de relations avec les pays étrangers : nous avons des étudiants au Canada, au Maghreb en Allemagne, aux Etats-Unis à Taiwan, la liste n’est pas exhaustive donc je pense que nous aurons besoin de tout cela, de toutes les ONG pour sortir le Burkina Faso de l’analphabétisme, de la pauvreté. On ne peut pas prédire aujourd’hui quand l’Afrique se réveillera mais je suis certain que cela se réalisera.

 

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